Désormais libéré de son contrat avec Def Jam, Vince Staples revient avec un disque percutant, à l’image du paysage politique de son pays.
Vince Staples nous avait laissé sur le très introspectif Dark Times en 2024. Un magnifique disque dévoilé dans la discrétion alors qu’Internet préférait choisir son camp entre Drake et Kendrick Lamar. Cependant, cette sortie musicale effectuée à l’abri de toute grande couverture médiatique définit à merveille la chrysalide au sein de laquelle le rappeur s’épanouit le mieux.
La pudeur caractérise bien la carrière du rappeur de Long Beach qui préfère la maîtrise de son art au détriment d’un buzz incontrôlable. Pourtant, Vince Staples est aussi un personnage, celui d’un faux besogneux, flegmatique, blasé dont la musique n’est qu’un moyen onéreux d’assurer une sécurité.
Certes, un motif on ne peut plus intéressé, noble, qui cache toutefois une discipline de fer marquée par une discographie riche, variée et profondément réfléchie pour (déjà) laisser derrière lui un immense héritage au paysage hip hop. C’est dans le prolongement de cette réflexion autour du legs que Vince Staples, fraîchement libéré de son contrat avec Def Jam, sort Cry Baby, sa première œuvre sous le signe de l’indépendance.
Un facteur clé puisque cette liberté créative, muselée à certains égards par son ancien label, va l’empêcher de tomber dans l’écueil des concessions pour mieux défier ses opposants idéologiques.
Rock FM !
Bien qu’il ait déjà effleuré cette piste par le passé, l’exploration frontale d’un son plus corrosif démontre la volonté de l’artiste à vouloir s’affranchir des simples étiquettes « rap » trop étriquées et imposées par les grandes corporations musicales.
Mieux encore, cette croisade s’inscrit dans une démarche de réappropriation d’un son punk / rock arraché à une communauté afro-américaine qu’on dépossède de ses plus grandes inventions. Dans un prolongement similaire, on pense récemment à Beyoncé et son dyptique (bientôt à trois volets) RENAISSANCE qui incarne la reconquête des sonorités rap, house et country.
Pour autant ce désir de versatilité, efficace sur le papier, peine ici à cocher toutes les cases attendues pour faire de ce disque une œuvre entièrement radicale.
Aux antipodes de ses deux derniers projets RAMONA PARK BROKE MY HEART et Dark Times, l’habillage musical flirte avec l’élégance feutrée d’un Nick Cave (« White Flag »), la frénésie d’Outkast (« TV Guide), la fusion savoureuse d’un Rick Rubin (« The Big Bad Wolf »), un groove à la The Black Keys (« The Running Man ») et la sobriété de The Roots (« Go! Go! Gorilla »).
Pourtant, ce large éventail de références tient en son sein un paradoxe. Malgré la belle promesse tenue dans la première piste « Blackberry Marmalade », Staples rend une copie un peu trop scolaire sur le reste du projet. Une proposition audacieuse qui n’en demeure pas moins illustrée par des partitions trop soignées, dérobant ainsi une grande partie du caractère urgent de cet opus.
Pourtant, à l’instar du dernier disque d’Action Bronson, Cry Baby est fondamentalement pensé pour bénéficier d’un second souffle lors des concerts. D’une part, à travers les nombreux refrains taillés pour être scandés tels des hymnes (comme le fédérateur « Only In America ») et d’autre part via la refonte partielle d’une instrumentalisation davantage tournée vers une énergie plus nerveuse.
Dark Times
Il fût un temps où les États-Unis représentaient un terreau fertile produisant des rêves d’ascension sociale concomitantes d’une vie paisible. Ce soft power, plus grande force du territoire, fascine autant qu’il intrigue. Comment autant de grands récits peuvent-ils coexister auprès de ces forces de frappe culturelle?
Pour continuer à développer cette idéalisation, le pays a misé sur ce qu’il sait faire de mieux : vendre du rêve. En effet, rien n’est gratuit sur les terres de l’Oncle Sam. On pense notamment aux casinos nichés au cœur du Nevada qui, au-delà de leur image enivrante, produisent davantage d’addictions et de destins brisés que de miracles à l’instar de la famille de Baby Keem.

L’illusion d’une vie meilleure. Le début d’un mauvais scénario. Le comble pour le berceau d’Hollywood. À l’heure où les États-Unis basculent dans un fascisme décomplexé incarné par un président gouvernant le territoire au gré de ses nombreux caprices, l’art devient plus que jamais un moyen d’expression aussi sacré qu’il n’est menacé.
En ayant conscience des mouvements de censure qu’implique toute création allant à contre-courant du régime actuel, Vince Staples navigue dans un terrain qui comporte autant d’étoiles sur son drapeau qu’il n’y a de risques. Des risques qui participent au climat délétère où la sempiternelle liberté d’expression est délimitée par un Parti Républicain se recroquevillant sur ses principes moraux alimentés par une idéologie d’extrême droite nationaliste et suprémaciste.
Comme l’a relevé le magazine Alternatives Économiques, ce ne sont pas moins de 16 800 livres qui ont été retirés des écoles et bibliothèques entre 2023 et 2025.
Leur dénominateur commun? Les sujets abordés ainsi que des auteur·ices faisant partie intégrante d’une politique DEI (ndlr : Diversité, Équité, Inclusion) jugée inutile et rapidement mise sous le tapis par le biais de l’ « Executive Order 14151 » dès sa deuxième prise de fonction à la Maison Blanche en janvier 2025. Dès lors, c’est un véritable bras de fer qui s’engage entre le magnat et le progressisme
À ce jour, les mots racisme, égalité, diversité, genre, injustice et féminisme (pour ne citer qu’eux) ne figurent d’ores et déjà plus dans les lexiques des sites Internet d’organisations gouvernementales. À cela s’ajoutent les coupes budgétaires effectuées en masse sur les organismes culturels et universitaires (musées, bibliothèques, centre de recherche…) ou encore médiatiques (chaînes de télévision, radios…) qui pollueraient l’esprit radical du président.
Voilà d’où Vince Staples réalise Cry Baby, un opus qui a tout du poil à gratter capable de disparaître sans crier gare sous la politique répressive de Trump. Pourtant, c’est cet objectif paradoxal qui anime le rappeur californien : faire entendre sa voix et se muer humblement en porte-parole d’une communauté mise au ban par la société étasunienne.
À cet égard, l’artiste pare sa plume du cynisme qu’on lui connaît pour créer des images percutantes et développer un commentaire social à la portée de tout·es, quitte à simplifier des idées. L’introduction « Blackberry Marmalade » explore brillamment l’horreur des tueries de masse tandis que la piste suivante « Go! Go! Gorilla » s’appuie sur des symboles racistes pour mettre en lumière le racisme des forces de l’ordre :
« Why can’t you just talk to me ?
My life is inside your hands
Can you protect it?
Am I being harassed or arrested ? »
Un peu plus loin la comptine macabre « The Big Bad Wolf » (reprenant au passage le célèbre sample « Children Story » de Slick Rick, déjà pioché par Nas auparavant) décrit avec froideur la vacuité des lois et de ses représentants avant de scander un hymne ironique sur « Only In America » :
« God bless thе USA, God bless the USA, hey
You can live by the gun, die by the gun (Only in America)
You can lie, you can steal, house on a hill (Only in America) »
The Vince Staples Show : The Revolution Will Not Be Televised
Sans prôner un pessimisme écrasant malgré le tableau américain qui nous est dépeint, Vince propose un programme fédérateur façonné dans l’urgence. La révolution par la réflexion. Tel est le courant de pensée pacifiste que nous offre l’artiste tout au long de son manifeste politique.
Première idée : l’intégration d’une notion de paix (« White Flag » ) avant d’écarter la myriade d’informations polluantes nuisant à toute qualité de production intellectuelle.
Dans cet élan de réformation, l’excellent « TV Guide » prolonge l’héritage de Gil Scott-Heron en évoquant habilement le magnétisme d’un paysage audiovisuel converti en outil de propagande extrémiste et sensationnaliste pour le camp républicain :
« Breakin’ news on the TV, must be true, it’s on TV
Pacified by the TV, glued my eyes to the TV »
Enfin, puisque la situation l’impose, le concret se soustrait à la dimension religieuse à travers la foi comme réappropriation patriotique. Loin d’être le plus pieux de tous, Vince se résigne à une force supérieure comme seule échappatoire salvatrice dans ce chaos constellé de cinquante-et-une étoiles.
Par ce geste oscillant entre l’effroi et l’espoir, il implore sur « Do You Know The Devil » une bénédiction comprenant l’ensemble des citoyen·ne·s. Une prière à la mémoire des damnés sur la supposée terre de la liberté :
« Hell, Hell, Hell, Help me please
[…]
Father God, I pray on today that you understand that I’m just a man
I mean, what am I supposed to do without nothing but a vocal booth ? »
Plus que jamais, les États-Unis n’ont jamais été aussi divisés et leur peuple désuni.
Avec ce disque coup de poing, Vince rappelle implicitement le devoir qu’ont les figures médiatiques. Nier toute forme d’apolitisme dans l’art revient à lui subtiliser sa substance, à lui ôter une certaine part d’intégrité.
Toute création élargit des horizons de pensée, éveille les consciences et devient on ne peut plus nécessaire dans un monde basculant dans le chaos. En partant de ce postulat, l’angelino a apporté sa pierre à l’édifice dans son combat idéologique face à un pays devenu l’ombre de lui-même.
« We gon’ be alright » disait son homologue Kendrick Lamar…

