Action Bronson – PLANET FROG

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8/05/26

Action Bronson

PLANET FROG

Note :

Deux ans après son précédent opus, le gourmet new-yorkais remet le couvert avec un disque audacieux et gourmand.

L’électron libre new-yorkais est de retour. Action Bronson, couteau suisse par excellence, ne cesse de multiplier les casquettes créatives. L’ancien chef cuisinier n’a cessé de développer son palais artistique durant la dernière décennie à travers une série d’albums qui ont contribué à le hisser parmi les profils les plus intéressants du genre.

Quand il n’est pas au studio, il enfile le costume d’animateur dans son émission à succès Fuck, That’s Delicious où on le voit déambuler aux quatre coins du globe pour tester la gastronomie locale. Le divertissement et le plaisir. Tels sont les mots qui collent à la peau de ce grand amoureux de la vie et des voluptés qui lui sont offertes.

Toutefois, une carrière de rappeur, ça s’alimente. Deux ans après son excellent JOHANN SEBASTIAN BACHLAVA THE DOCTOR, le rappeur du Queens remet le couvert pour nous gratifier d’un tout nouvel opus : PLANET FROG.

Un nom énigmatique pour une campagne promotionnelle tout aussi hasardeuse. Fervent défenseur de la valeur de l’art, Bronson s’est pourtant attiré les foudres d’un public désarçonné par l’utilisation polémique de l’intelligence artificielle sur la pochette d’album. 

Cette supposée allégeance à l’outil IA, alors aux antipodes de son crédo initial, a provoqué des débats passionnés écornant au passage sa réputation incontournable d’esthète. Coup de génie ou expérience sociale ? Le chef a au moins le mérite de savoir faire monter la sauce.

L’artiste s’en entiché d’un simple post pour apaiser les tensions les plus vives et dévoiler sa nouvelle peinture en guise de véritable pochette. Cinq grenouilles noyées dans un étang de couleurs psychédéliques qui renferment un menu en treize temps : le ton est donné.

Un menu cinq étoiles

S’il y a bien une chose qu’il faut reconnaître à qu’Action Bronson, c’est son flair imparable pour constituer une équipe de musiciens triés sur le volet.

Daringer, déjà présent sur le disque précédent, ressort de la grisaille Griseldienne pour concocter des compositions plus exaltées de l’école Madlib (« LEBRON HENNESSY », « TRICERATOPS », « PEPPERS »), loin des partitions suffocantes qu’il délivre habituellement pour ses comparses de Buffalo.

Le caméléon Kenneth Blume (anciennement Kenny Beats) est également du service. Toujours dans les bons coups, responsable des dernières sensations Geese et Fcukers, le nouvelle coqueluche de l’industrie a d’ores et déjà prouvé qu’il sait s’adapter à la recette qu’on lui demande pour mieux la magnifier.

Néanmoins, son rôle est bien plus qu’un simple commis. En jouissant d’une liberté totale, le super producteur ajoute un soupçon de folie à l’œuvre kaléidoscopique de Bronson.

La chaleureuse bossa-nova de « MY BLUE HEAVEN » côtoie le cuivre chatoyant du jazzy « IGUANA » qui s’incorporent à merveille dans la carte du jour qui nous est proposée. Le savoureux hors-d’œuvre « CHUTNEY », seul segment intégralement instrumental du disque, prolonge les nuances sucrées mises en exergue par l’accent organique des morceaux. 

Ce pan orchestral marqué par l’omniprésence de son live band Human Growth Hormone (constituée de ses plus proches collaborateurs tels que Yung Mehico ou Julian Love) nous donne un aperçu sur la vision de son auteur qui souhaite conférer une autre dimension à son œuvre. 

Aussi plaisant soit-il, PLANET FROG opère comme un amuse-bouche dont la saveur est pensée pour être décuplée et partagée sur scène avec ses homologues. Si la présence de Roc Marciano (« PEPPERS ») ou de Meyhem Lauren (« MANDEM ») est peu surprenante mais toujours bienvenue, celle des sudistes Paul Wall et Lil Yachty sur « TRICERATOPS » relève quant à elle moins de l’évidence.

Pourtant, forcé de constater que le cocktail des générations fonctionne à merveille. Le vétéran Paul Wall traîne son flow sirupeux avec une aisance déconcertante tandis que le goguenard Lil Yachty continue de prouver à ses détracteurs qu’il est capable de renouveler sa formule voire tenir la dragée haute aux pointures du genre.

Nous voilà face à un banquet dont l’audace n’a d’égal que le raffinement de son chef.

Une écriture gargantuesque

Il y a une forme d’épicurisme, une générosité dans les images qu’il nous adresse. Tout au long de sa carrière et encore sur ce disque, Bronson épouse une écriture rabelaisienne.

Une plume dans laquelle jaillit bon nombre de références, de métaphores et exercices de style alliant humour et formes d’ego trip. Ce caractère protéiforme, s’éloignant volontiers des codes standards du genre, permet au rappeur d’explorer un catalogue d’idées originales.

Les effluves boisées de « LEBRON HENNESSY » esquissent un décor somptueux dont les contours sont délimités par des images côtoyant la maîtrise de l’absurde : 

« Two shots of the LeBron Hennessy 

(Two shots), turn me to Brian Dennehy 

Flynn’ centipede, gettin’ head under the lemon tree (Right there) »

Tandis qu’un peu plus loin, « PEPPERS » est réquisitionné pour assaisonner et relever le propos, avec la finesse qu’on lui connaît : 

« Hop out the pool, smell like Acqua di Giò 

Longsword down the leg and it stop at the shoe »

Le doux « CHUTNEY », subtilement proposé à la fin des victuailles musicales, allège le propos et équilibre la densité d’un festin on ne peut plus inconventionnel.

PLANET « CRAZY » FROG

Au-delà de la lecture purement humoristique, « PLANET FROG » recèle également une facette éthérée planant tout au long du disque. Ce maelström psychédélique personnifié par la grenouille prend de l’épaisseur à travers les nombreuses interludes qui ponctuent l’écoute.

Ces échos perpétuels, interprétés dans la langue de Shakespeare comme dans celle de Molière balisent l’expérience tout en nous faisant perdre nos repères. L’exploration de cette terre inhospitalière n’est en réalité qu’une plongée dans la psyché du rappeur qui a troqué les champignons de Paris contre ceux hallucinogènes.

De cette parenthèse récréative en résulte une forte dose de surréalisme dont les titres s’imprègnent fortement.

Sur « TRICERATOPS », Paul Wall quitte la planète Terre pour rejoindre celle du Milieu :

« Like Springtime in the Shire 

 Smokin’ that Old Toby out a Gandalf pipe, gettin’ higher »

Dans le même élan, « MUTATIONS » renferme les élucubrations d’un Action Bronson qui endosse le rôle du théoricien de comptoir, un poil fou mais captivant : 

« Right now I’m just hangin’ in chrysalis (Uh) 

 Ready to spawn into my final form (Uh) 

Drugs are stored inside my spinal cord (Right there) 

And I’ve been here before the dinosaurs (I have) »

Enfin, « SIMONÉ », le morceau de clôture (et accessoirement de redescente) voit l’artiste revenir à ses esprits et abandonner ses aventures au profit d’une mélancolie touchante sur son enfance.

De quoi achever une expérience unique en son genre. 

Ce fourmillement d’idées ne dure qu’à peine trente-deux minutes. Pourtant, cette concision n’en n’est pas moins que la grande maîtrise d’une signature qu’il ne cesse d’affiner années après années. En privilégiant la qualité à la quantité, Action Bronson s’adapte à l’appétit de son public, bien plus friand d’œuvres aisément digérables au demeurant mais profondément riches.

À consommer sans modération.