Comment Timbaland a redéfini les codes du rap et R&B post-2000 (Part 2)

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Comment Timbaland a redéfini les codes du rap et R&B post-2000 (Part 2)

Deuxième acte d’un dossier trilogique consacré à Timbaland, l’article qui suit propose un décryptage du tournant que fut le passage au XXIème siècle dans la longue et mouvementée carrière de Timbo. En passe de devenir un hitmaker hégémonique, le producteur de Virginie vit alors son monde ébranlé par le soudain décès de son amie et égérie Aaliyah.

Après l’âge d’or du hip hop, il y a ce qu’on pourrait appeler l’âge de platine et 1998 fut en ce sens une année historique, et pas que pour des raisons « footballistiques ». Pour le rap américain, ce fut un millésime grandiose avec – au hasard – Hard Knock Life de Jay-Z, Soul Survivor de Pete Rock, Aquemini des Outkast et tant d’autres à retrouver dans notre Top albums rap US de 1998. C’est au milieu de tout ce beau monde, vers la fin de l’année 98, que Timbaland a joué des coudes pour sortir, Tim’s Bio, son premier album « solo ».

L’insuccès de l’album biographique

Comme pour son précédent album avec l’ami Magoo, Tim’s Bio – Life from da Bassment convie tous les proches du super-producteur en devenir : l’amie Missy Elliott, le groupe Playa (et surtout le chanteur Static), l’apollon Ginuwine et la divine Aaliyah (pour qui il avait réalisé le hit « Are You That Somebody » pour la BO de Dr Dolittle cette même année). Timbaland se présente et représente son crew sur « I Get It On », un egotrip sur lequel il s’en prend directement à ses ‘beat biters’ (imitateurs si vous préférez) avec un beat inimitable de sa conception.

Sur cet album, Timbo réalise un gros coup en étant le premier à réunir Nas et Jay-Z sur un même album, soient les deux futurs prétendants au trône de New-York. Nas pose tôt sur Tim’s Bio, sur « To My », avec un instrumental à base de piano, mais loin des sonorités du Queens. Sa collaboration avec Timbaland se poursuivra sur Nastradamus, avec notamment le single « U Owe Me » avec Ginuwine. Pour Jigga, Timbaland avait déjà contribué à l’album Hard Kock Life sorti deux mois auparavant, avec entre autre la bombe « Nigga What Nigga Who ». Sur Tim’s Bio, Jay-Z apparait là aussi sur un titre très « bling-bling » servi sur un plateau, « Lobsters & Schrimps ».

D’autres rappeurs qui venaient de sortir leur premier album ont eu l’insigne honneur de poser sur un beat de Timbo. Il y a d’abord Mad Skillz, qui avait sorti en 96 le petit classique From Where, avant que soit faite sa réputation de ghostwriter. Ensuite le jeune Twista, qui venait de souffler violemment sur Chicago avec Adrenaline Rush, grâce à son flow rapide et très technique. Enfin, Tim’s Bio est un album important pour plein de raisons mais celle-ci est importante : on y découvre la toute première apparition publique de Ludacris avec « Phat Rabbit », qui sera réutilisée plus tard sur Back For The 1st Time. Le rappeur d’Atlanta montrait déjà toute l’étendue de son rap, avec son style à la fois sérieux et plein d’humour.

Dans l’ensemble, il est curieux de constater que Tim’s Bio est plus divertissant artistiquement parlant que ce à quoi on pouvait s’attendre. Hélas pour lui, ce premier essai grandeur nature ne tombe pas au bon moment puisque ce premier album n’a démarré qu’à la 41e place du Billboard US et fut un énorme flop. Pas de disque d’or, ni de single à succès, rien d’autre qu’un petit succès d’estime. Est-il arrivé trop tôt ? Trop tard ? Ou alors occulté par les nombreuses excellentes sorties de l’époque ? Ce faux-départ de la carrière solo de Timbaland est sans doute la raison pour laquelle une partie du public pense, à tort, que Shock Value fut son premier disque.

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Timbaland – Tim’s bio (Cover)

Le passage du nouveau millénaire

Loin d’être affecté par la déconvenue Tim’s Bio, Timbaland revient plus fort, plus puissant et à la pointe de l’innovation dès 1999 avec l’incroyable et sombre Da Real World de Missy Elliott et son lot de hits (« Hot Boyz », « She’s A Bitch »…). Rebelote en 2000 avec le génialissime Miss E… So Addictive et ses singles indémodables : « Get Ur Freak On » avec ses sonorités hindous et « One Minute Man », entre autres. Timbo King, comme on le surnommera, commence alors à être très sollicité et forge petit à petit son statut de « hitmaker ». Tout ce qu’il touche va se transformer en or ou plus concrètement, en platine, avec une signature musicale à la fois technologique, organique et exotique. Fin 99, un client en particulier va bénéficier d’expérimentations vraiment à la pointe: Jay-Z sur son Volume 3.

Timbaland a un input très significatif sur cet album considéré comme trop original, voire futuriste dans la discographie du chef de file de Roc-A-Fella Records. Qu’importe, puisqu’en seront issues des bombes incroyables comme « Is That Yo Chick ?», sur lequel Jigga remet le flow en mode turbo, et l’énorme tube festif « Big Pimpin » et ses ingrédients bounce sudiste: scratches, sonorités électro et surtout, un sample de flûte de pan.

L’arrivée dans le troisième millénaire, c’est comme passer du dimanche au lundi et Timbaland n’a pas perdu du jour au lendemain son sens inégalable du rythme. S’il y avait bien une chanson de son cru qui fut en heavy rotation cette année-là, c’était bien « Try Again » d’Aaliyah, issu de la BO de Romeo Must Die.

Outre son travail avec la jeune égérie du R&B, notre génie avait des plans, comme le développement de son nouveau label Beat Club (soutenu par le géant Interscope). Il sortira notamment de sa cambrousse de LaGrange le rappeur blanc Bubba Sparxxx avec le phénoménal « Ugly » et fournira alors une brochette de hits, que ce soit pour Ludacris (« Roll Out », incontournable), les Ruff Ryders et bien sûr Jay-Z avec « Hola Hovito » présent sur The Blueprint . Durant l’été 2001 est lancée la promotion de l’album éponyme d’Aaliyah avec le single « We Need a Resolution » avec Timbo en feat et à la prod. Mais vous connaissez la dramatique histoire, Aaliyah disparaît lors d’un crash d’avion le 25 Aout. La perte de cet amour secret aura petit à petit des conséquences sur cette prodigieuse bête de studio.

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Eminem, Timbaland, Missy Elliot et Aaliyah

Un second acte avec Magoo endeuillé

Pour la petite histoire, Indecent Proposal de Timbaland & Magoo devait sortir depuis plusieurs mois et non pas durant ce froid mois de novembre 2001, alors que Timbaland et Missy Elliott étaient subissait encore le deuil de la mort d’Aaliyah. Mais comme pour Tim’s Bio, le timing n’a pas été du côté du super-producteur qui a peiné à attirer l’attention du public et de la critique sur ce second album du tandem de Virginia Beach (avant que les Clipse prennent le relais). Dommage, car il recèle pourtant d’indéniables qualités et trésors de créativité.

A l’image de Timbaland et Magoo, ce deuxième album a comme deux visages. Un côté festif avec des titres comme « Drop » avec Fatman Scoop ; de l’autre, un bien plus sérieux et qui souffle le froid avec des titres rap comme « Serious », « People Like Myself », « Best Club », ainsi que le R&B « Love Me ». Indecent Proposal permet aussi de découvrir Sebastian, le frère de Timbaland, qui avait fait ses débuts en trombe sur le monstrueux hybride rock « We At It Again » pour la BO de Romeo Must Die. Ce dernier pose sur « It’s Your Night », un titre dancefloor downtempo, mais le rappeur en lui-même ne laissera aucun souvenir.

Boudé par la presse musicale, Indecent Proposal n’a pas fait non plus long feu dans les charts. Encore une déconvenue… Il est vrai que l’album ne dispose pas du groove funky de son prédécesseur Welcome To Our World, mais les choix de samples plus mélodiques, moins « faciles » et les expériences nouvelles ont permis de sauver cet album de l’oubli. Réellement, ce disque est intéressant sur bien des points et a mieux vieilli qu’un Tim’s Bio. Pour finir, Indecent Proposal possède en guise de conclusion l’une des plus belles créations de Timbaland : « I Am Music ». Grand moment d’émotion. Des batteries qui évoquent « Beautiful Ones » de Prince, des synthétiseurs symphoniques, ces choeurs, Static Major qui remplace Beck au pied levé (note : le chanteur disparaitra sept ans plus tard ce qui donne un trouble supplémentaire en l’écoutant aujourd’hui), et surtout, la voix d’Aaliyah qui revivait… Mais ce titre restera méconnu car pendant ce temps, le public n’avait en fait d’yeux que pour elle, pour Aaliyah, et sa chanson « More Than A Woman » évidemment conçue par Timbo et qui passait alors en boucle à la télé et sur la bande FM…


Cet article est le deuxième volet d’un dossier en 3 parties proposé par Sagittarius du site Sagihiphop.com. Vous pouvez retrouver la première partie ci-dessous: