Baby Keem – Ca$ino

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20/02/26

Baby Keem

Ca$ino

Note :

Cinq ans après The Melodic Blue, Baby Keem décide de fendre l’armure à travers un album court, percutant, surprenant mais quelque peu inégal.

Il semblerait que les têtes d’affiche aient décidé que cette année 2026 serait celle des grands retours. Après A$AP Rocky et  J. Cole, c’est au tour de Baby Keem de rentrer dans la valse des sorties attendues au tournant.

Bien qu’il ne figure pas encore actuellement au niveau de ses homologues susnommés, il ne faut tout de même pas sous-estimer le raz-de-marée du nom de The Melodic Blue dont le plébiscite l’a directement fait changer de sphère pour atteindre celle du mainstream. Fort de cet album et de ses singles couronnés de succès (comme “family ties”, lauréat du Grammy de la meilleure performance rap aux côtés de son cousin Kendrick Lamar), Keem a réussi à agrandir une fanbase désireuse d’un nouveau projet de sa part.

Hormis quelques contributions sur Mr Morale & The Big Steppers, une tournée ainsi qu’un groupe officieux dénommé The Hillbillies avec son cousin de Compton, il a surtout brillé par une discrétion rare durant ces dernières années là où davantage d’artistes auraient capitalisé sur cette folle ascension. 

À cette impatience symptomatique d’Internet, Keem s’est octroyé du repos médiatique afin de lui garantir un espace propice à une qualité créative qui pourrait l’accompagner dans le développement de son nouveau chapitre musical. Tantôt appelé Child with Wolves, le successeur de son blockbuster s’intitule finalement Ca$ino à l’image de la ville dont il est originaire, Las Vegas.

Pour le lancement de la promotion de ce disque, Keem a partagé une série documentaire pensée comme un accompagnement introductif au projet. À travers celle-ci, nous voyons l’artiste évoluer aux côtés de sa famille grâce à des archives dénuées d’artifices, profondément honnêtes et ce, quitte à mettre le public dans l’inconfort le plus total.

Néanmoins, nombreux sont les artistes tirant sur la corde de l’intimité en guise d’argument commercial sans que cela ne se traduise artistiquement sur l’album.

Va-t-il se montrer à la hauteur de la promesse qu’il semble nous présenter ?

The Melodic Ca$ino

Pour réaliser cet album, l’artiste a fait appel aux plus illustres musiciens de l’écurie pgLang (ndlr : label de Kendrick Lamar et de Dave Free) tels que Sounwave, Scott Bridgeway et Beach Noise qui ont notamment officié sur The Melodic Blue ou plus récemment sur GNX. Afin de compléter son éventail de producteurs, d’autres profils récurrents ont répondu présent comme l’incontournable Cardo, les duos FnZ et Ojivolta, Michael Uzowuru ou la légende Danja.

Par la présence de ces producteurs, Keem ne révolutionne pas sa recette mais il renforce ses acquis en solidifiant une formule caractérisée par un savant mélange de brutalité et de douceur. À cet égard, nous avons des bangers très efficaces comme “House Money” ou “Ca$ino” concocté par Cardo qui amène la trap abrasive de MUSIC de Playboi Carti

Cependant, plus que partout ailleurs, il rend des hommages aux héros l’ayant bercé durant son enfance tumultueuse. L’influence la plus prégnante est sans nul doute celle de Kanye West (déjà entendue sur “scars”) dont l’héritage se prolonge sur quelques titres ici.

On pense notamment à “Circus Circus Free$tyle” et son choeur incessant évoquant le côté abrasif et sombre de Donda ainsi que “No Blame” qui rappelle la mélancolie feutrée de 808s & Heartbreak grâce à la voix quasi spectrale de James Blake utilisée en guise de sample.

Lorsqu’il ne fait pas de clin d’œil à l’artiste de Chicago, c’est à son ancien compère Kid Cudi (voire Mac Miller dans une certaine mesure) qu’il adresse un hommage sur “Dramatic Girl” aux couleurs pop / rock alternatif empruntées à MGMT. Néanmoins, l’exécution demeure très légère et empêche Keem d’apporter une plus-value à ce titre. 

À l’inverse, le pari le plus risqué qu’est “I am not a Lyricist” est étonnamment le plus réussi. Sur une production à la THC typique de Section.80 (et du début des années 2010 de TDE à fortiori), Keem se colle à un exercice de taille en reprenant à merveille le flow élastique du ATLien André 3000 sans frôler la caricature ni singer son timbre si singulier. 

L’hommage s’applique également à ses racines West Coast manifestées sur l’inégal “$ex Appeal”.
Certes, la rencontre générationnelle avec Too $hort est intéressante sur le papier mais Keem ne parvient pas à se mettre au niveau du vieux briscard de la Bay Area pour rendre ce morceau plus équilibré face au micro. Ce déséquilibre s’applique tout autant sur “Good Flirts”. Tandis que son cousin enfile le costume de Jeremih le temps d’un morceau, Kendrick Lamar n’apporte guère sa pierre à l’édifice à travers une performance peu convaincante et frustrante.

Bien que la forme demeure parfois contrastée, le contenu introspectif s’impose comme la véritable pierre angulaire de ce projet.

good keem sin city 

Par l’intermédiaire du documentaire mentionné plus haut, l’artiste se met à nu en nous dévoilant la description rude du quotidien d’un enfant confronté aux aspects les plus âpres de la vie dès son plus jeune âge.

Sans omettre son lourd passé à son public, il le mentionnait souvent avec pudeur au détour d’interviews : « Ma famille n’a pas de filtre, ça fait grandir vite. Tu es au courant de choses auxquelles tu ne devrais pas et tu es exposé à des événements auxquels tu n’es pas censé assister. J’étais très jeune donc tout le stress financier de ma grand-mère retombait sur moi même si ce n’était pas intentionnel. Je devais la protéger. Lorsque je suis allé à Los Angeles, c’était pour travailler. J’ai fini par quitter Vegas pour LA et ne plus jamais y revenir. L’argent m’a apporté de la stabilité. » [Source : i-D Magazine, 2020]

Ces propos tenus six ans avant la sortie de cet opus trouvent aujourd’hui un tout autre écho qui résonne sur bon nombre de morceaux composant Ca$ino.

En appelant son projet ainsi, il joue habilement sur un contraste établi sur un triste parallèle opposant son regard juvénile à l’illusion dont les adultes autour de lui ont été victimes. Sur “I am not a Lyricist”, il insiste en premier lieu sur la notion de paris découlant d’une somme de mauvais choix toxiques ayant eu une incidence sur son environnement :

That slot machine that nobody held

Niggas gamble with they life, scared to bet on themsеlves

                     […]

Sin City for nothin’

Either you jumpin’ off a building ’cause you’re broke or you’re fuckin

Avant d’avancer son manque de confiance ternie par l’attitude de certaines personnes à l’instar de son oncle André mentionné sur “Highway 95 Pt. 2” et “Circus Circus Free$tyle” : 

Yeah, nigga, uncle sold my Xbox just to buy some crack

Toutefois, Keem s’applique à jouer sur la temporalité en avançant le temps à sa guise afin de nous livrer un récit complet s’étirant de sa jeunesse à son succès actuel. Par ce procédé, il met l’emphase sur le décalage vécu par sa récente notoriété et le regard malsain porté par ses proches qui le considèrent comme un jackpot ambulant sur “No Security” :

Nineteen with some millions, things began to turn strange

My mama look at me just like she goin’ to the bank

My grandma puttin’ me in awkward spots with the bank

Cet écart le pousse à prioriser sa santé mentale et faire un tri parmi son entourage pour reconsidérer la définition de famille comme il en fait part dans le titre éponyme. Néanmoins, avec cet éloignement nécessaire, Keem parvient à faire preuve de recul en adoptant une grille de lecture empathique sur les conditions dans lesquelles sa mère a dû l’élever sur le morceau de clôture “No Blame” : 

I could never shame you, mama

Always felt the same about you, we come from restrainin’ orders

Why is he puttin’ hands on you? I just wanna play with toys

You and grandma fightin’ for me, CPS is at the door

I still don’t blame you, mama

Sans rentrer dans une démarche pleinement comparative, le fond est sensiblement similaire à ce que Kendrick Lamar décrit sur good kid, m.A.A.d city qui impose la problématique suivante : Sommes-nous le produit de notre environnement ? Une question à laquelle les cousins semblent répondre par la négative via leurs travaux respectifs.

Malgré tout, si Keem souhaite faire de cet album celui de l’introspection, il allège son propos pour tenter d’équilibrer ce projet.

The Sound of love habit

Outre ses confessions familiales, l’artiste livre quelques morceaux au ton léger dans l’optique d’adoucir la thèse générale du disque.

Si le postulat initial est louable, on aurait souhaité que l’idée ne soit pas superficielle pour que d’une part, celle-ci puisse servir le propos et qu’elle nourrisse d’autre part une analyse sur la manière dont il navigue entre ses relations sentimentales et familiales.

À cela, les quelques titres attribués à ce sujet peinent à se détacher des autres morceaux plus engageants sur le plan substantiel. En guise d’exemple, nous pouvons évoquer “Good Flirts” et “$ex Appeal” qui gravitent uniquement autour de la quête de plaisir sans qu’il n’y ait un quelconque développement sur cette recherche d’abandon à l’autre.

Seul “Dramatic Girl” apporte une légère nuance à cet égard où Keem aborde timidement son insécurité émotionnelle dans le refrain :

There’s more than one way you should love me, uh

I need you findin’ that explosion

We drew blood in the ocean 

I’ve been hidin’ in the open

Bien qu’ils aient le mérite d’apporter d’autres couleurs au projet, ces titres déséquilibrent sa proposition globale et empêchent Ca$ino d’exploiter son plein potentiel. Créer un album qui serait capable de succéder à The Melodic Blue n’était pas une mince affaire. 

Pourtant Keem a imposé sa vision artistique au regard du désir du grand public friand de purs morceaux explosifs capables d’engranger des millions de streams. En empruntant une direction principalement introspective, Keem nous délivre une œuvre mature, troublante de sincérité et touchante qui s’inscrit dans la dimension cathartique de la mixtape de Ray Vaughn sortie l’année dernière.

Si l’on excepte les quelques maladresses de ce disque, Baby Keem nous a prouvé qu’il possède une très bonne marge de progression tout en s’émancipant du spectre de Kendrick Lamar.

Plus que jamais, Keem est sur la bonne voie, loin des vices de Las Vegas.