A$AP Rocky – Don’t Be Dumb

ASAP-ROCKY-DONT-BE-DUMB
16/01/26

A$AP Rocky

Don't Be Dumb

Note :

Huit ans après son dernier album, le new-yorkais a su cultiver l’impatience de ses fans. Entre l’esthétique léchée de son nouvel univers, l’ego-trip et les sujets plus sérieux, l’artiste navigue dans tous les sens quitte à parfois se perdre en chemin. 

Après avoir marqué la dernière décennie de son empreinte avec des projets ambitieux et qualitatifs, A$AP Rocky s’est fait discret suite à TESTING sorti en 2018.

Loin d’avoir fait l’unanimité, ce projet n’en demeure pas moins important pour le natif de Harlem puisqu’il lui a permis d’expérimenter de nouveaux horizons musicaux soldés par quelques échecs mais également des réussites comme en témoigne “Praise The Lord (Da Shine)”, son plus gros succès à ce jour.

Un hit accompagné d’un album boudé par la presse et les fans : voilà l’impasse dans laquelle se situe Rocky au crépuscule des années 2010. Afin de maintenir une actualité sans disparaître du radar du public, il propose une série de titres accompagnés d’excellents visuels au compte-gouttes (“Babushka Boi”, “DMB”, “Shittin Me”, “Same Problems”, “RIOT (Rowdy Pipe’n)”, “Tailor Swif”, “HIGHJACK”, “Ruby Rosary”) tout en figurant dans les albums de ses homologues. (Young Thug, Dean Blunt, Yebba, slowthai, $NOT, Swedish House Mafia, Tyler, The Creator, Denzel Curry…)

En n’existant qu’à travers des singles sans promesse de succession concrète à sa discographie, Rocky teste implicitement la réception ainsi que l’attente de sa fanbase. Au sein d’une industrie aussi concurrentielle, le pari de la présence relative demeure risquée compte tenu d’une rapidité traduite par un changement de statut potentiel, à l’image de son ami Tyler, The Creator ou de son ancien protégé Playboi Carti devenus depuis lors des superstars en son absence.

À ce sujet, l’artiste est intransigeant puisqu’il prêche la notion d’héritage avant celle de la quantité : « Il ne s’agit pas de qui a fait telle ou telle chose en premier mais plutôt de qui le fait le mieux. Tout ce que je fais est basé sur l’idée de l’héritage, c’est pourquoi je ne suis pas pressé de sortir un projet dans la précipitation. (…) J’essaye des choses naturellement pour qu’elles soient créatives, ambitieuses et qui me satisfassent réellement. » [Source : Perfect Magazine, 2025]

Durant cette phase de retrait, il a décidé de poursuivre toutes les quêtes annexes possibles lui permettant d’étancher sa soif d’aventures artistiques en tous genres. (directeur créatif de Ray-Ban, égérie Puma, acteur dans Highest 2 Lowest…)

S’il nous donne parfois l’impression de s’éparpiller, l’objectif est on ne peut plus clair : être un artiste pluridisciplinaire à l’instar d’un Pharrell Williams ou Kanye West. Outre sa récente paternité, l’artiste passe de différents business à des différends judiciaires (ndlr : d’abord en Suède en 2019 puis en 2025 avec son ancien comparse A$AP Relli) qui malgré leurs dénouements positifs, nous ont fait craindre le pire vis-à-vis de la fragilité de son avenir musical.

Des craintes légitimes rapidement dissipées puisque fin 2025, Rocky reprend du service en annonçant Don’t Be Dumb pour ce mois de janvier alors vierge de toute autre sortie mainstream. La voie est libre, l’honneur d’ouvrir le bal lui revient. Pour ce faire, il reste fidèle à ses principes de grandeur en recrutant Tim Burton pour lequel il a toujours voué son admiration : « Si je n’avais été rappeur, j’aurais été décorateur d’intérieur. Mon style aurait été un mélange de Tim Burton mêlé à l’univers d’Alice aux pays des merveilles et de Wes Anderson. J’aime bien mêler l’ancien avec du neuf. » [Source : Complex, 2018]

À travers cette collaboration, il s’agit surtout de créer un pont entre différents univers cinématographiques, graphiques et musicaux tout en se plaçant à l’avant-garde du genre. Avec ce nouvel album, il a la lourde tâche de répondre aux questions suivantes : L’attente est-elle justifiée? N’est-il qu’un souvenir nostalgique des années 2010? Fait-il partie de ceux capables d’évoluer avec leur public et rester pertinent?

Long.Live.Creativity

Comme à chaque album, l’artiste prône une expérience sonore unique défiant les standards du paysage musical actuel.

En avançant cette même thèse concernant son œuvre précédente, il prend ici le risque d’en faire une simple itération auprès des oreilles d’un public déconcerté par le laboratoire contrasté qu’était TESTING. Fort heureusement pour lui (et pour nous), Rocky semble avoir compris que le temps est l’ennemi de la précipitation et que celle-ci n’était pas propice à la cohérence d’un album qui se prétend riche et varié.

Avec Don’t Be Dumb, il reprend là où il s’est arrêté avec une maturité artistique davantage développée et une digestion des influences bien mieux maîtrisée dans son ensemble. Sans révolutionner sa palette, il va faire appel à une équipe de producteurs capables de se mettre au service de sa vision artistique oscillant entre nouveautés et prolongements attendus.

Parmi les morceaux dits “classiques” mais toujours bienvenus de la part de Rocky, nous avons dans la première partie de la tracklist “ORDER OF PROTECTION” et “HELICOPTER” qui empruntent le chemin d’une trap froide, industrielle typique de l’époque TESTING (voire post-TESTING via ses collaborations avec Boyz Noise) concoctée par son compère Kelvin Krash tout en ayant une touche sombre apportée par les voix éthérées typiques de Danny Elfman sur “STOLE YA FLOW”. 

Dans cet élan de revisite du catalogue, l’héritage vaporeux de AT.LONG.LAST.A$AP se fait entendre sur l’intéressant “WHISKEY (RELEASE ME)” bien que sa version orchestrale proposée en 2024 ajoute bien plus de caractère au titre que celui que nous avons officiellement. 

Le tube en puissance “PUNK ROCKY” peine à être à la hauteur de sa promesse punk comme suggérée par son titre au profit d’un titre pop-rock psychédélique qui n’en reste pas moins efficace comme l’a été “Sundress” en son temps. Quant à “DON’T BE DUMB / TRIP BABY”, il invoque les vieux souvenirs du cloud rap de Clams Casino remplacé ici par le talentueux Loukeman (notamment présent sur le dernier album d’Aminé) qui a su capturer l’essence du genre et l’adapter comme il se doit.

Cependant, un opus de Rocky n’existerait pas sans sa bonne dose d’hommage au son du Sud qui lui est si cher. À cet égard, le trio “STOP SNITCHING”, “PLAYA” et “STAY HERE 4 LIFE” répondent à ce cahier des charges illustré par des sirènes abrasives ainsi que des basses lourdes propices à des ambiances de chaos ou de ride sous fond de R&B bien senti (magnifiées par le talent de Cardo Got Wings).

Pour autant, il ne se repose pas sur ses acquis à travers quelques risques. 

Si l’on pense en premier lieu à “STFU” et “AIR FORCE (BLACK DEMARCO)” qui explorent maladroitement les genres punk et rage, “ROBBERY” et “NO TRESPASSING” récompensent quant à eux cette audace magnifiquement illustrée par une parenthèse jazz empruntée à Duke Ellington et ainsi que sur un beat West Coast semblable à ce que fait Vince Staples

Toutefois, en qualité de cerveau créatif, l’artiste joue le rôle de curateur en réfléchissant aux invités figurant sur le disque. Bien qu’il ait déjà prouvé la qualité éclectique de son flair pour produire des collaborations uniques par le passé (Florence + The Machine, Lana Del Rey, Rod Stewart, Future, ScHoolboy Q, M.I.A…), il va à nouveau s’adonner à cette tâche avec plus ou moins de réussite.

Même si la juxtaposition de Gorillaz et de Westside Gunn sur “WHISKEY (RELEASE ME)”) est clinquante sur le papier, l’exécution demeure frustrante en l’absence de véritables couplets de ces derniers (surtout pour les seuls ad-libs en guise de featuring pour Westside Gunn qui commencent à frôler la caricature…).

Néanmoins, la présence timide mais efficace de Thundercat (“PLAYA”), le charisme au micro de Sauce Walka (“STOP SNITCHING”) ou la démonstration de style de Doechii (“ROBBERY”) sont autant de contre-exemples qui justifient sa capacité à sélectionner ses collègues.

En revanche, s’il y a bien un domaine dans lequel le rappeur excelle, c’est celui de l’égotrip.

Egotrip Lord

Bien que l’exercice de l’egotrip soit un terrain fertile pour bon nombre d’artistes désirant prouver leur valeur, il n’y a aucun doute sur le fait qu’A$AP Rocky figure comme ses plus illustres auteurs. Sans forcer le trait mensonger pour accentuer une romance pécuniaire, les actes de Rocky dictent ses textes souvent attendus dans ce domaine. 

Plus qu’une simple posture, il s’agit d’une démonstration de force manifestée par l’éventail artistique qu’il a su développer en parallèle de sa casquette de rappeur. Forcément, il n’allait pas rater une occasion pour étaler toute sa richesse sur un album, qu’il s’agisse de son aisance financière dans “AIR FORCE (BLACK DEMARCO)” et sur “ORDER OF PROTECTION”:

Run up a check for the love of the cheese

Bought a Patek, where the fuck the receipt?

ou de sa force de frappe dans le streetwear dans “HELICOPTER” : 

I’m checkin’ my sneakers, no checks on my sneakers

Just Puma, Gap, and, yeah, the goody GRIM

Lorsqu’il décide de ne pas être matérialiste, il érige son couple comme un symbole de puissance culturel à la façon d’un tandem Beyoncé / Jay-Z (sans affaire de tromperie donnant lieu à Lemonade / 4:44).

On en tient pour exemple le génial “STOLE YA FLOW” où Rocky en profite pour adresser un uppercut à Drake tout en avançant l’idée que sa relation peut susciter une force d’attraction évidente : 

Stole my flow, so I stole yo’ bitch (Bitch)

If you stole my style, I need at least like ten percent

                    (…)

Now I’m a father, my bitch badder than my toddler

My baby mama Rihanna, so we unbothered

Néanmoins, si cet exercice de style reste celui dans lequel l’artiste s’épanouit le mieux, il va s’essayer à d’autres thématiques bien trop grandes pour lui.

Don’t Be Dumb : l’auto-sabotage de Pretty Flacko

Par l’intermédiaire de l’ordre, l’artiste nous demande expressément de ne pas être idiots, c’est à dire d’éviter tout ce qui peut sembler futile dans notre croissance personnelle si l’on en croit sa propre définition fragmentée dans plusieurs morceaux du projet. 

Sans remettre toute la responsabilité de la réflexion sur l’auditeur·ice, il s’appuie sur ses expériences personnelles pour fournir de légers axes qu’on aurait souhaités être davantage explorés à l’image de son passé avec A$AP Relli (“ORDER OF PROTECTION”), sa vision de la loyauté confrontée à la trahison (“STOP SNITCHING”) exacerbée par l’hypocrisie de certains supposés amis (“DON’T BE DUMB / TRIP BABY”).

En parallèle de cette somme d’anecdotes, il démontre timidement que son couple est devenu un socle de reconstruction identitaire qui lui est bénéfique. Sur le morceau “PLAYA”, il n’hésite pas à démonter sa réputation de séducteur afin d’insister sur une notion de responsabilité morale.

Enfin, c’est sur le diptyque éponyme que Rocky ouvre un peu plus son coeur, quitte à sacrifier son ADN matérialiste : 

Right now, I’d do anything just to stay in your graces

Like anything, every day

Trade in all my chains

All my brands and names

Outre ces messages qu’il souhaite partager, il tente d’aller sur d’autres terrains de discussion pour rompre avec l’image déconnectée qu’il renvoyait auparavant et faire de ce disque un élément de bascule dans sa carrière.

En effet, en 2015, alors que Michael Brown a été abattu par la police et que les citoyens américains manifestent à Ferguson, il déclarait ceci concernant les tensions politiques de son pays : « Je suis A$AP Rocky. Je n’ai pas signé pour être un militant politique. Je veux parler de ma putain de lean, de la mort de mon meilleur ami, des filles, de mon style déjanté et de mes inspirations liées à la drogue. Je vis à Soho et Beverly Hills. Je ne me reconnais pas là-dedans. Je retourne à Harlem, ce n’est plus pareil. C’est triste. Je dois vous dire la vérité. Je suis en studio, je suis dans les maisons de couture. (…) Je ne fais rien d’autre. C’est ma vie. Ces gens devraient me foutre la paix. » [Source : Time Out, 2015]

Une déclaration mise en exergue par une distance qui, au fond, n’a finalement rien de surprenant puisque l’honnêteté de ses propos est symptomatique du manque d’engagement de la part de certaines célébrités ne jurant que par un confort nombriliste.

Onze ans séparent les propos du jeune Rocky immature de celui devenu père de trois enfants dont la vision égoïste a sans nul doute dûe être bousculée pour le meilleur comme il l’admet succinctement sur “STAY HERE 4 LIFE”. Certes, il fait preuve d’une pudeur compréhensible par sa notoriété mais l’économie de mots avec laquelle il opère nous empêche de comprendre le réel impact de la paternité dans son quotidien.

Même si le travail d’introspection n’a jamais été son fort, le rappeur pouvait passer certains messages qui avaient parfois la capacité de transcender la légèreté de ses propos à l’instar d’un “Kids Turned Out Fine”, un morceau d’espoir envers la jeunesse qui ironiquement, aurait bien plus trouvé sa place ici que sur TESTING.

Dans la poursuite de l’évocation de la paternité, on devine également la naissance d’un altruisme s’articulant sur des opinions politiques plus poussées. À cela, il s’accorde un droit de réponse indirect à cette fameuse interview.

S’il s’était déjà employé à utiliser son influence pour pointer du doigt les défaillances du système sur “Same Problems ?” en 2023, il s’adonne bien plus maladroitement à cette tâche sur ce disque. Sur le morceau “STOP SNITCHING”, il adresse une allusion à son incarcération suédoise et à Trump :

Caught a case and did a deal with Satan

Got extorted, he was givin’ payments

Now he in the office givin’ statements

Plus some people got him on the tape

pour être plus explicite sur le titre de clôture “THE END” où les violences policières, le réchauffement climatique, la guerre et le système scolaire sont mentionnés à la volée de façon assez superficielle : 

It’s hard to sing « Sunshine, good morning » with global warming

Newsflash, we at war, a global warning

I don’t know if public schools servin’ real food to the students

Même si ces thématiques ont le mérite d’être utilisées, elles auraient pu être mises en valeur en étant isolées dans d’autres morceaux. En voulant pointer tout un système du doigt, Rocky ne parvient pas à le commenter par un manque cruel de profondeur dans son analyse.

Bien qu’on ne puisse pas forcer les artistes à évoquer des angles précis, un hiatus de huit ans nous laisse naturellement dans l’attente d’une exploration franche de certains sujets qui, une fois relevés, nous laissent sur notre faim. Par cette brièveté et cette concision (voulue?), nous ne parvenons pas à mettre le doigt sur ce qu’est finalement devenu Rocky à l’image de tous les avatars esquissés par Burton sur la pochette.

Au-delà de tous ces aspects, c’est un paradoxe qui domine ce projet : là où il assène un message à son public en lui demandant de se concentrer sur l’essentiel, il tombe dans l’écueil qu’il nous impose d’éviter en mettant l’emphase sur l’hédonisme au détriment de sa nouvelle identité.

Malgré tout, l’album se veut avant tout être une expérience et en ce sens, il a rempli sa mission. Si les risques n’ont pas été tous concluants, ils démontrent par-dessus tout la volonté de l’artiste à ne pas s’enfermer dans une zone de confort caractérisée par des featurings redondants et téléphonés.

Dans cette démarche d’évolution, Don’t Be Dumb a réussi là où TESTING a échoué quant à la digestion des influences et d’une vision artistique plus cohérente. Mis à part tous ces éléments critiques, on ne peut que saluer l’énergie de Rocky dans la création de ce projet qui, dans son ensemble, figure comme l’une des exceptions au sein d’une scène mainstream assez paresseuse.