Thibault Kuhlmann, l’ancien chef de projet d’Hocus Pocus

Thibault Kuhlmann, l’ancien chef de projet d’Hocus Pocus

Alors qu’Hocus Pocus lance une grande tournée d’été, on a rencontré Thibault Kuhlmann, l’ancien chef de projet du groupe, manager de C2C et directeur d’A&R Studios chez Universal.

Décrocher un disque d’or avec Place 54, le chef d’œuvre d’Hocus Pocus ? Fait. Braquer les Victoires de la Musique avec les virtuoses de C2C ? Check. Monter une collab de légende entre DJ Snake, Star Wars et le constructeur informatique HP ? Done. Thibault Kuhlmann a-t-il seulement fait le tour de sa bucket list ? Depuis ses premiers flips et ses débuts en scratch, cet éternel passionné de musique et de skate a tracé le sillon. Guidé par ses goûts éclectiques et des rencontres décisives, il est devenu une référence dans l’industrie du disque. Sans faire une croix sur ses rêves d’ado.

Avec Olivier Nusse, l’actuel PDG d’Universal Music France, il a fondé la première agence en France dédiée aux partenariats entre artistes et marques. Avec Yann Nedelec, tôlier d’On And On Records, il a porté aux nues le talent aux platines de C2C et le rap fusion d’Hocus Pocus. Tandis qu’il prend les rênes d’A&R Studios, la nouvelle structure de sa major, il nous confie être sur la préparation de Grand Tour, son projet en tant que producteur avec Greem. Rencontre avec un funambule, qui semble avoir trouvé son équilibre dans le mouvement perpétuel.

Quels sont tes premiers souvenirs musicaux ? 

En fait, je ne viens pas d’une famille hyper mélomane à la base, mais très ouverte. Mon beau-père écoutait beaucoup de musique classique et ma mère m’a sensibilisé à SadeMichael Jackson ou encore Chris Rea. J’ai deux frères et on était tous skaters. C’est plutôt le skate qui nous a alimenté sur des artistes qu’on ne connaissait pas, comme les Beastie Boys ou Rage Against The Machine. Là où j’ai commencé à écouter de la musique activement, c’est quand j’ai déménagé à Berlin à l’âge de 15 ans. J’y ai vécu quelques années. Quand je suis arrivé à Berlin, j’avais beaucoup de potes qui étaient dans un délire graffiti et disons « rap conscient ». C’est là que j’ai découvert The Pharcyde, A Tribe Called Quest, The Roots. Bref, du rap joué avec des instruments. Quand je suis rentré en France, j’ai beaucoup écouté les mixtapes de DJ Damage, qui était très focus sur le rap alternatif, indépendant. J’ai toujours été fan de soul, de jazz et de rap. C’est donc un univers dans lequel je me retrouve. Voilà le cheminement.

Comment en es-tu venu à bosser dans l’industrie du disque ? 

Au début, j’ai eu des expériences de choses que je ne voulais pas faire. Des stages dans des bureaux de presse, des trucs de mode. Je n’étais pas fait pour travailler là-dedans. J’ai toujours voulu faire quelque chose de créatif, qui serve quand même des causes pas trop abstraites. Dans ce bureau de presse, où j’ai bossé pour des marques de vêtements, j’étais en contact avec des gens de maisons de disques. J’ai vu ce qu’ils faisaient et ça m’a donné envie. Par chance, j’ai trouvé un stage chez Universal et ça a commencé comme ça. Faire de mon boulot une passion, c’est ça que je cherchais et je ne concevais pas d’aller bosser en finance, par exemple. C’était soit la musique, soit une boite qui fabrique des skateboards. Et là, les perspectives étaient plus restreintes.

À quel moment es-tu devenu Chef de Projet pour Hocus Pocus ? 

J’ai fait plusieurs stages chez Universal. Au publishing (les éditions, nrd), puis au back catalogue (les œuvres déjà publiées, par opposition aux nouveautés, ndr). Des compilations de rééditions de labels comme Motown. Après, je suis allé quelques mois chez Wagram, où je faisais des compils. Universal m’a rappelé, et j’avais envie de développer des artistes. J’ai vécu à Nantes pendant un an et j’avais repéré Hocus Pocus de loin, car ils étaient skateurs. Notamment 20Syl. J’ai trouvé le projet vachement bien, ça manquait dans le paysage du rap. En parallèle de mes projets, j’ai pu signer ce groupe, qui avait déjà été repéré par Diams. À l’époque, elle s’occupait de la DA pour le label ULM. Olivier Nusse (actuel PDG d’Universal Music France et ancien directeur du label Mercury, ndr) m’a fait confiance. C’est comme ça que je suis devenu leur Chef de Projet.

Quand tu signes le groupe, on est en quelle année ? 

Tu m’en poses une bonne ! En 2006, quelque chose du genre. Ensemble, on a commencé par rééditer l’album 73 Touches. 

Comment ça s’est passé ?

73 Touches, on l’a simplement réédité pour lui donner plus de visibilité. Il était déjà sorti en 2005. Ensuite, on a sorti Place 54. Sur cet album, le groupe a pris du galon à tous les points de vue : productions, featurings. Alors on s’est concentrés sur celui-là pour faire découvrir le groupe. Ça a marché et on est devenus disque d’or, à une période compliquée pour l’industrie du disque. Parfois, on se demande ce que ça aurait donné dans le contexte actuel.

Notre niaque aurait pu convaincre n’importe qui.

Qu’est-ce qui explique un tel succès ?

La niaque de proposer quelque chose de nouveau dans le paysage du rap français. Personnellement, je trouvais dommage que le rap « conscient » se résume à MC Solaar, sorti quelques années avant. Il y avait IAM, mais ils ne jouaient pas avec des instruments, et ils parlaient quand même du ghetto. Hocus Pocus ne venaient pas de là, donc il n’allaient pas s’inventer une vie à être ghetto comme tous les autres. Le truc qui m’a plu là-dedans, c’est de populariser le genre auprès d’un public qui n’écoutait pas forcément de rap. Peut-être qu’Hocus Pocus a donné envie à des gens d’en écouter. Il y avait quelque chose d’authentique. Tous les essentiels : lyriquement, 20Syl est hyper fort, Greem sur les scratchs, il y avait vraiment un groupe. Le projet de rêve. Notre niaque aurait pu convaincre n’importe qui que ça allait marcher. 

Quel est ton meilleur souvenir avec eux ? 

Une série de Maroquinerie. Il y avait une telle énergie dans ce truc-là, c’était fou ! On avait monté un petit bar et on buvait des coups après avec toute l’équipe. C’était un truc hyper bienveillant, une énergie de dingue. Après, on a fait une date à Madrid lors d’un festival, très cool. En fait, c’est moins des moments que l’aventure dans sa globalité. J’en garde un super bon souvenir, parce qu’on était hyper clairs sur ce qu’on attendait les uns des autres. Chacun voulait juste que ça marche. Surtout, il y avait Yann Nedelec, le patron d’On And On Records, avec qui je suis devenu proche, et qui portait le projet à pleines mains avec 20Syl. Un truc comme ça, ça marque une vie. 

J’avoue, c’est un groupe qui m’a également beaucoup marqué. J’ai encore l’album 16 Pièces dédicacé à la maison.

Le succès commercial ne rivalisait pas avec celui de Booba ou de Diams à l’époque, mais c’est fou comme la musique de ce groupe a inspiré le respect. Même des artistes populaires issus de la nouvelle génération comme Big Flo & Oli ou DJ Snake m’avouent avoir été marqués par ce groupe.

© Antoine Monégier

Deux ans plus tard, tu quittes le label Motown pour créer avec Olivier Nusse l’agence U Think, dédiée aux partenariats avec les marques. Par quoi ce nouveau projet a-t-il été motivé ?

2008, c’était une période difficile pour la musique. Je me posais beaucoup de questions. Pendant mes études, le street marketing venait d’apparaître et je me suis beaucoup intéressé aux moyens alternatifs de promouvoir les marques. La musique et les leaders d’opinions, qu’on appelle désormais les influenceurs, n’étaient pas encore exploités. Il y avait une brèche là-dedans. Les artistes n’en avaient pas besoin jusque-là, car ils gagnaient leur vie grâce à la musique. Olivier avait envie de créer une structure de ce type. Alors on en a discuté et je lui ai proposé de la monter ensemble.

L’idée, c’était simplement de diversifier les sources de revenus ?

Il y avait ça, mais pas que. Certains artistes avaient déjà fait des choses avec les marques, chacun de leur côté. Parfois, ça pouvait être en contradiction avec la stratégie adoptée par le label. Le but, c’était de faire rentrer ces métiers-là dans une stratégie globale de développement de l’artiste. Évidemment, il y un développement des revenus, mais c’est la conséquence d’un partenariat, pas sa motivation première à mon sens. Sinon, c’est comme un artiste qui fait de la musique parce qu’il veut gagner de l’argent. Non, la première chose, c’est faire de la musique par passion, et si on peut en vivre, tant mieux. Tous les choix motivés par l’argent, ils finissent dans un platane.

Tous les choix motivés par l’agent finissent dans un platane.

Raconte-nous comment la structure s’est montée.

La première chose, c’est d’acquérir une licence d’agent de mannequin. Le droit du travail nous y oblige et ça nous permet d’exercer notre métier de façon plus sereine. Le cœur de l’activité, c’était l’endorsement (lorsqu’un artiste promeut un produit ou un service, ndr). À l’époque, c’était très opaque, les marques ne savaient pas à qui s’adresser et les tarifs étaient flous. Notre volonté était d’en faire quelque chose de bénéfique pour les marques et pour les artistes. Sortir de ce far-west, où n’importe qui pouvait faire des hold-ups pour gagner un maximum d’argent avec des résultats parfois désastreux. Lorsque les choses sont faites de manière court-termiste, les artistes et les marques en sortent généralement déçus. Les responsables talents et marques étaient tout le temps en rendez-vous, pour évangéliser ce métier. Même en interne, auprès des artistes, des managers, des labels. Il y avait un côté obscur de la force qu’on représentait, et à force de bons exemples, tout le monde a fini par comprendre qu’il y avait des choses à faire. Et surtout, qu’on savait ce qu’on faisait. C’est très important, la crédibilité.

D’où provient ce manque de crédibilité que tu as pu observer ?

Parfois, ce métier est exercé par des gens qui viennent plutôt d’un univers publicitaire, qui ont donc une excellente culture de marque, mais ça reste deux mondes qui se confrontent, et qui ne réfléchissent pas toujours de la même manière. Les deux ont des envies et des besoins différents. La technicité dans ce métier, c’est d’être assez polyvalent dans sa tête pour faire le tri entre ce que désire la marque et l’artiste, puis de trouver l’équilibre entre les deux. Parce que si on serre trop d’un côté ou de l’autre, il va y avoir un déséquilibre significatif dans le résultat.

Où en est-on de cette évangélisation, chez les marques et chez les artistes ?

L’évolution a été énorme. À l’époque où on a commencé, les marques avaient surtout en tête les sportifs et les comédiens. Leur intérêt dépend de la popularité du divertissement en question. Dans la musique, il y a eu une traversée du désert. Beaucoup se sont dit que les marques aillaient être un relai de croissance et éponger les pertes colossales qu’on vivait. Or, la popularité est liée à l’engouement général pour tel ou tel divertissement. Aujourd’hui, même s’il reste de grosses perspectives, la musique est à un climax de popularité. Les outils comme les plateformes de streaming rendent son écoute tellement simple et infinie qu’elle devient le sujet de conversation favori. Le basket dans les 90’s a été super populaire parce qu’il était porté par des stars comme Michael Jordan ou Magic Johnson. Le skate est devenu populaire quand il a eu des stars comme Tony Hawk ou Eric Koston pour le populariser. De nos jours, les stars des ados, c’est Drake ou Migos. Quand il y a un tel engouement, le business grossit de façon proportionnelle. Le marché de la musique est des marques est proportionnel à celui de l’industrie du disque. Sauf qu’en publicité, on n’aime pas refaire quelque chose qui a déjà été fait. C’est pourquoi on a arrêté de bosser à partir d’un catalogue d’artistes. On a évolué vers du sur-mesure. Trouver l’idée d’abord, savoir ce qui correspondrait à la marque ou à l’artiste, et chercher dans un second temps le talent ou la marque avec qui le faire. Évidemment, il y a des histoires qui démarrent avec un coup de cœur sur un artiste, mais généralement, on essaie de partir d’une idée créative.

Et le rap, dans tout ça ? 

Lorsqu’on se dit qu’on va faire un truc avec une marque dans la musique, on va se porter vers celle qui parle au plus grand nombre. Les marques communiquent majoritairement auprès de la jeunesse. Le rap, c’est la musique incontournable de la nouvelle génération. Je ne sais même plus s’il faut les appeler les millennials, la génération X ou Z. En tout cas, elle est partout cette musique, maintenant. N’importe quelle chanson de pop, on y retrouve des boites à rythmes TR et des patterns de charley rap. Tout comme à un moment, le rock a été partout. Tous comme à un moment, la musique électronique a été partout, et n’importe quelle chanson de dance s’inspirait de musique faite par ordinateur. L’acceptation du genre a progressé, il s’est fragmenté et c’est une musique qui fait moins peur. 

Est-ce que les clichés persistent ? 

Pendant longtemps, on a eu assez peu de partenariats rap, alors qu’on sortait plein d’albums de rap. Les marques ont pris du temps à l’appréhender et on les a accompagnées là-dedans. La pluralité des genres fait que désormais, chacun y trouve son compte. Il y a des marques qui vont s’en foutre d’avoir une image street, bien au contraire, ça leur convient. D’autres qui veulent rester dans les limites du politiquement correct. Quand des marques très grand public s’y mettent, c’est signe d’une popularité nouvelle. L’an dernier, 50% des partenariats ont été signés avec des artistes de musique urbaine. Ça correspond à un peu moins de la part de marché que représente cette musique sur les plateformes. 

C’est le public qui décide si le truc est cool, s’il a du sens.

Est-ce que n’importe quelle marque peut s’aventurer sur le terrain du rap ?

En fait, la question qu’on se pose, c’est : « que va en penser le public ? » Au final, on peut raconter ce qu’on veut, c’est lui qui décide si le truc est cool, pas cool, s’il a du sens ou pas.  Quand on fait l’exercice, on peut se rendre compte objectivement si ça ne va pas le faire, parce que le rapprochement n’est pas crédible. S’il n’est pas crédible, il va subir un rejet, qui risque d’impacter l’artiste et la marque. L’essentiel, c’est la crédibilité. Et c’est valable pour tout. Sans citer le nom de la marque, je regardais une compétition de skate aux Etats-Unis, et il y avait le logo d’une marque de luxe sur des rampes de skate. Est-ce que ça a du sens ou pas, est-ce que c’est de la récupération ? Je me pose la question, parce que je ne suis pas certain qu’un des skateur dans la salle puisse s’acheter les sapes de cette marque de luxe. 

As-tu déjà vécu des flops ?

Un gros flop, non. Des trucs dont on attendait plus, oui. Jusqu’ici, je touche du bois, je n’ai pas connu de bad buzz. Après, est-ce que je suis assez objectif pour le dire ? En tout cas, je n’ai pas la sensation d’en avoir vécu. Il peut y avoir des polémiques sur la marque ou l’artiste, et ça, tu ne le contrôles pas. C’est comme lorsque tu sors un album et qu’il se passe des choses dans la vie personnelle de l’artiste. Ce sont des êtres humains, à qui il peut arriver mille trucs. 

À l’inverse, as-tu une réalisation dont tu es particulièrement fier ? 

Il y en a eu tellement, car on en fait 200 par an ! Le truc avec DJ Snake, juste avant qu’il sorte son album (Encore, ndr), c’était cool.

L’opé avec HP et Star Wars ? Totalement ouf, tu veux dire !

Grave ! En plus, ça s’est fait en une semaine, même pas. C’était hyper speed, je me souviens encore des coups de téléphones avec mon équipe depuis Los Angeles. Devoir mettre mon réveil en pleine nuit pour avoir mes collègues, qui étaient encore debout. Les histoires de contrats avec Disney et HP. Le projet était tellement cool ! DJ Snake qui remixe le générique de Star Wars et qui apparaît dans la pub. Son public grossissait, mais il n’était pas encore aussi fat qu’aujourd’hui, et ça a peut-être contribué à l’installer mondialement. Quand on dit à une marque que tel artiste est LE truc en devenir, qu’il faut miser dessus, et qu’elle nous fait confiance, c’est un énorme kif.

D’autres exemples en tête ? 

On a travaillé avec Havas pour réaliser un clip de la chanson « Les Passantes » de Georges Brassens. Comme énormément de chansons anciennes, ce titre n’avait jamais eu de clip, puisque le format n’existait pas à l’époque. Afin de faire découvrir le titre à une plus jeune génération, on a proposé à la talentueuse Charlotte Abramow, qui travaille beaucoup avec Angèle, de faire le clip de cette chanson. Le résultat est sublime.

© Antoine Monégier

Progressivement, l’agence U Think est devenue Universal Music & Brands, une entité spécialisée dans les opérations avec les marques : concerts privés, endorsement, brand content, placement de produit. En quoi ça consiste, tout ça ?

Un concert privé, c’est lorsqu’un artiste va performer à un événement organisé à l’occasion de la sortie d’un produit ou d’un service, d’un anniversaire de la marque, ce genre de chose. C’est un événement accessible sur invitation, autour duquel il va y avoir de la vidéo ou des posts sur les réseaux sociaux.  L’endorsement, c’est quand l’artiste devient l’égérie d’une marque. Ça se matérialise par sa présence dans une campagne de publicité. Le brand content, c’est quelque chose plus éphémère, avec du contenu plus créatif, qui s’éloigne d’un spot publicitaire classique. Créer une chanson et montrer tout le processus créatif du morceau, qui va devenir l’identité sonore de la marque. Faire un placement de produit où l’artiste est filmé dans les coulisses de sa tournée, avec le produit qui apparaît à l’écran. Voilà pour les opés classiques. Enfin, il y a ce qu’on appelle les partenariats stratégiques. Pour La Poste, on a par exemple créé un forfait mobile avec lequel on a accès gratuitement une app de streaming, avec tout le catalogue d’Universal Music, lorsqu’on souscrit à un forfait. 

C’est la suite logique d’Universal Music Mobile, en somme ? (Les fameuses pubs « Va chercher bonheur, va » avec Chico, ndr)

Haha, ça c’était pas nous ! Mais oui, exactement ! Aujourd’hui, il y a plus d’un million d’abonnés, ça marche très bien. La mise en valeur de notre catalogue, c’est quelque chose d’important.

Ton job regroupe-t-il d’autres activités ? 

Il y a le merchandising (produits ou services qui exploitent l’image d’un artiste, ndr), dont je m’étais déjà occupé auparavant. Par exemple, des popup stores pour Kanye West, une expo pour les Rolling Stones ou des t-shirts à l’effigie de Run-DMC. Là, on va bosser de façon intensive sur des collections capsules, dont un truc très cool qui va sortir bientôt mais dont je ne peux pas encore parler. On accompagne aussi les artistes pour dessiner, produire et distribuer leurs gammes de merch en tournée et en digital. On a fait une très belle opé sur le clip de « Balance ton quoi » avec Angèle récemment.

La structure Universal Music & Brands évolue à son tour, et devient A&R Studios. Peux-tu m’en dire plus sur ce nouveau virage ?

Depuis un an et demi, on a créé une petite agence, qui a pris le nom d’A&R Studios. Universal Music & Brands et le merchandising vont s’estomper au profit de cette structure plus globale. En gros, ça va regrouper les activités de branding, de merchandising et des activités tournées vers les artistes. Le but est de travailler sur des idées créatives pour leurs lancements de singles, leurs annonces de concerts, etc. En renfort ponctuel des labels, qui restent garants de la stratégie globale des groupes. Il y a un studio à St-Germain-des-Prés, où on a construit des cabines, dans le but de susciter des rencontres entre les artistes. Aujourd’hui, c’est plein à 100% tout le temps, tous nos DA (Directeurs Artistiques, ndr) s’en servent.

Pourquoi ce changement ?

Il fallait qu’on remette la création au centre de ce qu’on fait. Vu qu’il y a une demande sur les featurings internationaux, on s’est demandé comment connecter les DA et les artistes entre eux. On a a créé le premier A&R Con (convention d’artistes et de DA, ndr) l’an dernier, où on a réuni plus de 20 pays. Des gens d’Asie, du Brésil, des US, d’Allemagne, d’Italie et du Japon. Durant une semaine, on a fait un production camp avec des rappeurs comme Dosseh ou Soolking. Des talks avec Fianso, Mouloud Achour et Le Motif. Là, on a cherché à discuter de la musique du futur, à quoi elle allait ressembler en termes de formats, de genres. À force, on s’est rendu compte que notre métier, c’est du network et des skills. Voilà ça qu’on propose à nos partenaires et aux artistes. C’est comme ça qu’on se définit, quel que soit notre interlocuteur. La nouvelle structure A&R Studios, c’est un truc multidisciplinaire. 

Le boulot d’un manager, c’est d’être un couteau suisse.

Justement, puisqu’on parle de polyvalence : en parallèle, tu as managé C2C sur Tetra. C’est un album qui s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires, 200 concerts à travers le monde, 4 titres de Champions du Monde DMC, 4 Victoires de la Musique, une nomination aux VMA et aux EMA. Un tel succès, comment ça se gère ?

D’abord, le succès revient aux artistes, c’est eux qui ont créé la musique. Ils ont monté le groupe en 1998. Au moment où on bosse sur Hocus Pocus, ils avaient déjà ce projet qui m’intriguait à mort, parce que j’étais un gros fan de scratch. Comme eux, j’ai passé des heures à m’y entraîner dans ma chambre. Le projet était cool, sauf qu’il n’y avait pas d’album. Jusqu’à ce qu’ils passent par Hocus Pocus (pour 20Syl et Greem, ndr) et Beat Torrent, le duo d’Atom et Pfel. Leurs connaissances musicales se sont alors considérablement accrues, à tel point que c’est devenu une évidence. Ils se sont enfermés chez 20Syl et ils ont fait plein de maquettes. Yann (Nedelec, ndr), qui les suit depuis toujours, m’a dit qu’ils réfléchissaient à un album. Vu que ça me branchait à mort, je lui ai proposé qu’on co-manage le groupe. Ils ont accepté et c’est un travail de fourmi qui a commencé. En huis clos, à penser chaque détail de façon minutieuse. J’ai essayé de contribuer à construire ce projet en apportant mes connaissances sur la musique, l’image, des idées pour les clips. Le boulot d’un manager, c’est d’être un couteau suisse. Accompagner le groupe, y mettre énormément d’énergie et de passion. Car à l’époque, je cumulais deux métiers.

Oui, tu étais toujours à plein temps chez Universal !

C’est ça, mais l’un n’a jamais empiété sur l’autre. Concrètement, je rentrais chez moi et j’avais une nouvelle journée qui commençait. Pareil le week-end. Là, si tu me demandes un souvenir, c’est les 4 Victoires de la Musique. Apparemment, c’est le plus gros score en un soir, ex-aequo avec Matthieu Chedid. Ou quand on a croisé les Daft Punk avec Pharrell dans les coulisses à Coachella. C’était trop bien ! Là non plus, il n’y a pas eu une seule concession sur la musique. Ils ont fait la musique qu’ils aimaient. Aucune considération du genre : « Est-ce que ça va passer en radio ? ». Quand ils m’ont envoyé « Down The Road », je me suis dit « Ah, peut-être que ça pourrait passer sur Nova. » Impossible de soupçonner que ça irait aussi loin. Il y a quelque chose d’ultra authentique qui est devenu énorme de manière insoupçonnée. Le groupe le premier était à mille lieux d’imaginer ça. Chacun en garde un souvenir impérissable. 

Les rappeurs vont ouvrir de plus en plus leur univers.

À part Aedan, le nouveau projet solo de Pfel, qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ? 

Évidemment, j’écoute tout ce que font les gars. Je suis toujours aussi bluffé par les prods de 20Syl et à quel point il est fort. J’adore le projet d’Atom, Parrad, et bien sûr celui qu’on développe avec Greem, Grand Tour. Mon dernier gros coup de cœur, c’est l’album d’un mec qui s’appelle DJ Koze. Il est brillant, c’est tellement complet qu’à chaque fois que je le réécoute, je découvre plein de trucs. J’ai aimé le dernier James Blake, notamment le titre avec Andre 3000 (« Where’s The Catch », ndr). Le mix est tellement bien fait ! Anderson .Paak, j’ai été un peu déçu par l’album (Oxnard, nrd), mais ça reste cool. Et j’avais adoré l’album de Mac Miller (Swimming, ndr), bien avant que tout le monde commence à s’y intéresser. J’ai presque été déçu que les gens ne se penchent dessus qu’après sa mort. Je suis très curieux de voir ce qu’il va se passer dans les prochaines années avec le rap et la musique en général. On est dans une ère où il va beaucoup se mélanger avec d’autres genres. L’album So Far Gone de Drake, qui a réédité il y a peu, c’est presque du rock à certains moments. C’est là que tu vois l’étendue de ses skills. Billie Ellish, elle a plein de codes issus de l’urbain, mais c’est davantage une sorte de pop alternative, très bien produite à mes yeux. À mon avis, pour émerger, les rappeurs vont ouvrir de plus en plus leur univers. D’ailleurs, c’est ce qu’on a essayé de faire avec Grand Tour : un mélange de plein de trucs avec une vraie histoire. Premier épisode cet automne.


Un grand merci à Tiphaine Chaumont, qui a permis d’organiser cette rencontre, et à Antoine Monégier pour les portraits.