Duckwrth – THE FALLING MAN

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Mai 2019

Duckwrth

THE FALLING MAN

Note :

DUCKWRTH vient de sortir avec THE FALLING MAN un EP/projet aussi hybride qu’à l’accoutumĂ©e mais dont le charme est une magnifique synthĂšse de ce que cet artiste sensible et inspirĂ© suscite autour de lui : amour, folie et paradoxes grinçants.

En voilĂ  un qui mĂ©rite depuis longtemps son chapitre sur notre magazine. D’abord parce qu’il est connu de toute la rĂ©dac’, ensuite parce que mĂȘme si les degrĂ©s d’apprĂ©ciation sont diffĂ©rents, il parvient toujours Ă  faire l’unanimitĂ©. A croire qu’il est de ceux que tout le monde apprĂ©cie mais dont on s’excuse de repousser notre prose Ă  son sujet pour se focaliser sur des sujets plus brĂ»lants. Pas de problĂšme, le sieur est patient et pĂ©tri de talent, il attendra son tour en prĂ©parant un projet encore plus abouti que le prĂ©cĂ©dent. Si THE FALLING MAN est un EP, il vient complĂ©ter la discographie hĂ©tĂ©roclite dans la forme et dans le fond du natif de South Los Angeles.

Duckwrth sait emmener son auditoire entre deux eaux

Duckwrth refuse de laisser une Ă©tiquette dĂ©finir le parcours artistique qu’il rĂ©alise… ou qu’on attend de lui qu’il rĂ©alise. S’il ne reconnaĂźt aucune frontiĂšre aux genres musicaux qui font sa culture et son inspiration, ce credo se dĂ©cline aux expressions artistiques qu’il dĂ©ploie. En le voyant beatmaker, rappeur, producteur, chorĂ©graphe et vidĂ©aste, on se dit que la palette de supports sur lequel il est susceptible de surprendre est vaste!

Ne serait-ce que sur ce projet relativement court composĂ© de huit titres qui offre en 21 minutes un panel de rĂ©fĂ©rences musicales et d’Ă©criture poĂ©tique tellement riche qu’on saluerait presque l’esprit avisĂ© de Duckwrth qui n’a pas souhaitĂ© le crĂ©er plus long. Pourtant, de la matiĂšre, il y en a. De la maniĂšre aussi puisque Duckwrth a accompagnĂ© la sortie de cet opus de singles sortis de longue date (« FALL BACK » et « SOPRANO » en 2018) aux clips lĂ©chĂ©s et d’un court mĂ©trage de presque 7 min dans lequel il illustre de saynĂštes ses morceaux. La rĂ©ciproque Ă©tant vraie.

Si tous n’y sont pas prĂ©sentĂ©s, et le mixage de l’EP pas respectĂ©, on y dĂ©couvre le discours ambivalent d’un artiste prisonnier de ses inspirations musicales quasi-schizophrĂšnes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Duckwrth a choisi une mise en scĂšne thĂ©Ăątrale qui s’inspire de drames Shakespeariens (l’ouverture sur « KING KING » et l’arrivĂ©e du troisiĂšme personnage qui rappelle tous les talents dĂ©ployĂ©s par Iago dans la piĂšce Othello).  Le dramaturge apprĂ©ciait particuliĂšrement de donner beaucoup de beautĂ© et d’humanitĂ© Ă  ses protagonistes tout en leur faisant commettre les pires souillures de l’Ăąme humaine.

Le grand Ă©cart qu’entreprend Duckwrth entre sa musique, les images et les textes qu’il prose emmĂšne l’auditeur/spectateur dans un monde interlope fait d’illusions, d’amour, de violence, de douceur et de mort. Le repos n’existe pas ici, il sera la fin. Duckwrth nous guide dans une succession d’Ă©tats transitoires. AllĂ©gorie parfaite de la chute. THE FALLING MAN.

Hybridation

Sorti le mĂȘme jour que le coup de maĂźtre de Tyler, the Creator et son IGOR, il est assez intĂ©ressant de constater que ces deux opus agissent presque en Ă©cho dans la maniĂšre dont les idĂ©es sont amenĂ©es et par l’hybridation de leurs productions respectives. MĂȘme s’il est presque criminel et profane de s’Ă©tonner de l’hybridation dans le hip-hop tant le genre a montrĂ© depuis ses dĂ©buts son appĂ©tence pour le syncrĂ©tisme musical, il reste rare (et agrĂ©able) d’ĂȘtre confrontĂ© Ă  des opus proposant une telle richesse d’inspirations.

« KING KING » est un beau morceau pour illustrer l’ambivalence qui rĂ©git cet opus. On a souvent l’impression, rĂ©ussie, que le projet soutient une tension qui s’échappe tantĂŽt dans les prods, tantĂŽt dans les textes et que cette tendance est contrĂŽlĂ©e, Ă  dĂ©faut d’une maĂźtrise totale, par une prison faite de notes dĂ©licates de piano qui soutiennent un texte plus profond. Un excellent exemple est le contraste entre la dĂ©licatesse des premiĂšres notes de « SOPRANO » et le venin distillĂ© dĂšs la premiĂšre phrase :

My tongue is a (what?) Weapon

Urgence de vivre

L’urgence de vivre et la douleur qu’elle procure ne semblent pas ĂȘtre des chimĂšres pour Duckwrth. Bien que sa prose soit empreinte d’histoires finalement assez banales, il sait leur donner une saveur narrative unique que façonne le talent de son inspiration. C’est un thĂšme assez rĂ©current dans la carriĂšre de cet artiste qui, comme nous le disions, se borne Ă  ne pas se voir apposer des Ă©tiquettes qui ne rendraient que plus Ă©troites ses formes d’expression. S’il se revendique volontiers punk, cette dĂ©clamation dĂ©passe la simple posture quand on Ă©coute THE FALLING MAN. L’opus semble ĂȘtre un patchwork de styles musicaux qui s’écrit dans chaque morceau.
« SOPRANO » ou « NOBODY FALLS » (qui accueille d’ailleurs la dĂ©licatesse des producteurs Terrace Martin et Medasin) ne pourraient pas mieux Ă©pouser cette description.

C’est d’ailleurs un tour que Duckwrth aime jouer pour exprimer l’ambivalence des situations ,ou leurs revers, en teintant sa narration d’univers musicaux diffĂ©rents (changement de beats, de voix, de tonalitĂ©). La musique sert le rĂ©cit et la production d’un disque ne se limite finalement pas Ă  une matiĂšre abstraite ou Ă  un simple voyage auditif.

Indubitablement, avec THE FALLING MAN, Duckwrth poursuit son chemin. S’il ne renouvelle pas forcĂ©ment son expression artistique, il continue, au fil des opus, Ă  enrichir cette derniĂšre et Ă  conjuguer au sein d’un mĂȘme projet plusieurs dĂ©clinaisons musicales dont le but est d’amener son auditeur dans un Ă©tat de dĂ©sĂ©quilibre permanent. A l’accompagner dans le mouvement. Dans sa chute vers l’avant. Reste Ă  voir s’il parviendra Ă  fournir une telle densitĂ© de matiĂšre artistique sur des projets un peu plus longs. Parce qu’on en redemande.