Danyl : raconter l’intime pour rassembler

Danyl : raconter l’intime pour rassembler

Après avoir fait ses armes sur les scènes parisiennes les plus emblématiques, fait danser le public avec ses EPs et multiplié les collaborations, Danyl franchit une nouvelle étape avec la sortie de son tout premier album. Un début d’année placé sous le signe de la confirmation.

En quinze titres et 38 minutes, l’artiste propose un projet hybride, à la croisée du rap, de la chanson française et du raï. Danyl tisse un récit intime où se mêlent amour, amitié, héritage et double culture. Un premier album personnel, sincère, qui fait le lien entre les mondes et affirme une identité déjà bien ancrée.

Cette interview se fait dans le cadre de ton projet. Dans quel état d’esprit tu es aujourd’hui ?

Je me sens un peu perdu, pour être honnête. Je suis très heureux, mais aussi un peu submergé parce qu’il se passe énormément de choses en même temps : les concerts, la sortie de l’album… tout s’enchaîne. On a annoncé un Zénith, on a fait une tournée gratuite en France en deux jours… J’ai l’impression d’être partout à la fois.

Du coup, je n’ai pas vraiment le temps de réaliser ce qui est en train de se passer. Mais je suis très content. J’ai le sentiment que les gens reçoivent bien l’album, et ça me fait vraiment plaisir.

C’est ton premier album. Est-ce que c’est un format important pour toi ?

Oui, énormément. Je sacralise beaucoup le format album. Je ne sais pas si j’avais des attentes précises, mais en tout cas, j’avais une exigence artistique très forte envers moi-même. J’ai vraiment essayé de faire du mieux que je pouvais.

J’ai pris beaucoup de temps pour travailler avec les producteurs et les mixeurs. On s’est parfois pris la tête, mais toujours dans le but d’aller plus loin. Mon attente n’était pas liée aux résultats ou aux chiffres, mais uniquement à la musique. J’ai tout donné. J’ai travaillé dessus pendant deux ans.

À quel moment tu t’es dit : « là, j’ai quelque chose à raconter sur un album » ?

Je fais de la musique depuis très jeune. J’ai commencé le piano à six ans, puis j’ai fait de la prod, avant de chanter sur mes propres morceaux. Et pendant longtemps, je n’ai jamais eu le sentiment d’être prêt.

Là, pour la première fois, j’ai eu l’impression de réussir à me raconter comme je le voulais vraiment, d’aller suffisamment en profondeur dans les thèmes et dans la musique. Je me suis dit que c’était le bon moment.

Et puis, il y avait aussi le live. J’ai fait huit dates à Paris, dont six en un an, avec notamment l’Olympia. À un moment, je me suis dit qu’il fallait arrêter de faire semblant de ne pas être prêt. Il fallait y aller.

Justement, parlons du live. Tu es un artiste extrêmement présent sur scène et tu remplis des salles très rapidement. Qu’est-ce que le live représente pour toi ?

Pour moi, c’est vraiment le nerf de la guerre. C’est l’aboutissement de tout et c’est là que tout prend sens. Sur scène, je comprends pourquoi je chante et à qui je m’adresse. Je vois les gens recevoir les messages, il se passe quelque chose d’un peu hors du temps. C’est ce que je préfère dans la musique. J’accorde une importance énorme au live.

Est-ce que tu construis tes morceaux en pensant déjà à la scène ?

Ça m’arrive. Parfois, je me dis que tel passage va particulièrement bien fonctionner sur scène, notamment en termes d’énergie, de drops, de moments où tout explose. Et à l’inverse, il m’arrive aussi de roder des morceaux sur scène avant leur sortie. Je regarde comment les gens réagissent, où l’énergie monte ou retombe, s’il y a de la tension ou non. En fonction de ça, je peux ajuster des arrangements ou modifier certains éléments.

On était à l’Olympia… est-ce que ta sœur a finalement eu son sac Chanel ?

Pas encore [rires]. Quand j’ai écrit cette phrase, je n’avais pas regardé les prix. Et en fait, c’est un peu plus cher que ce que je pensais. Donc soit elle aura un sac de Clignancourt, soit il va falloir qu’elle patiente encore un peu.

Plus sérieusement, est-ce que cette date à l’Olympia a eu une saveur particulière pour toi ?

Franchement, c’était impressionnant. L’Olympia, c’était vraiment le feu. Mais les concerts qui ont suivi étaient des concerts de présentation de l’album, avant sa sortie. Il y avait donc pas mal de morceaux que le public ne connaissait pas encore, ce qui amenait plus d’écoute sur certains titres.

Mais le dernier concert qu’on a fait, la date au Moulin Rouge, était encore plus intense que l’Olympia, je crois. On avait imaginé une soirée un peu hybride, que j’avais appelée le « Zmig Show ». Au lieu d’une première partie musicale, j’avais invité des humoristes qui abordaient les mêmes thématiques que moi, mais à travers l’humour. Il y en avait quatre avant le concert. La soirée était dense, intense et j’ai vraiment passé un moment incroyable.

Tu abordes beaucoup de thématiques fortes dans ta musique. Est-ce que c’était réfléchi en amont pour cet album ?

Ce sont surtout des sujets qui étaient importants pour moi. Je ne me suis pas dit : « sur ce projet, je vais parler de ça ou de ça ». Ce sont des thématiques fondatrices dans ma vie : la double identité, le vivre-ensemble, l’amitié, l’amour. Je savais que je voulais les traiter sur un premier album et elles se sont naturellement retrouvées dans le projet. Par exemple, « La voisine » est une chanson que j’ai écrite il y a plus de quatre ans. Le sujet était tellement important que je ne pouvais l’imaginer ailleurs que sur ce premier album.

Est-ce que tu avais peur que ce soit trop personnel ?

Oui, clairement. Se livrer comme ça, c’est très impudique. J’ai parfois l’impression d’exposer mes sentiments les plus profonds sur la place publique. Quand je suis en studio, j’essaie d’être le plus honnête et sincère possible. Ensuite, j’essaie de ne pas trop regarder les réactions, pour ne pas me laisser inhiber ou me bloquer pour la suite.

Mais ce côté personnel permet aussi à beaucoup de gens de se reconnaître dans ton parcours, notamment autour de la double identité.

Exactement et je me dis que c’est le prix à payer. Je m’expose, je montre mes failles, ça me rend vulnérable. Mais si ça permet à d’autres personnes de se sentir comprises ou représentées, alors ça en vaut la peine.

Cette semaine, j’ai découvert le terme de « fossilisation culturelle ». Est-ce que ça te parle ?

Non, je ne connais pas. 

L’idée, c’est que lorsqu’un groupe migre, il emporte avec lui une version figée de sa culture, pendant que le pays d’origine continue d’évoluer. Deux temporalités coexistent : celle du pays idéalisé et celle du pays réel. Est-ce que c’est quelque chose que tu connais ou qui te parle ?

Oui, complètement. Je pense que ça a été très vrai à une période de ma vie. Mais j’ai beaucoup voyagé en Algérie, et je continue d’y aller, même seul. J’y ai des amis, donc je reste assez connecté à la réalité du pays. Aujourd’hui, j’ai l’impression que cet écart est moins fort, notamment grâce aux réseaux sociaux. Même TikTok permet de rester ancré dans le présent. Je pense que ce phénomène est encore plus marqué chez la génération juste avant la mienne, qui avait moins de moyens de communication et de déplacements.

Est-ce que faire de la musique, c’est aussi une manière de réconcilier ces deux mondes ?

Totalement. Cette difficulté à s’identifier à une culture ou à une autre a surtout existé pendant mon adolescence. Aujourd’hui, je me sens à l’aise avec les deux. Je n’ai pas l’impression de devoir choisir.

Ma musique m’a permis de créer un espace où ces deux identités peuvent coexister naturellement, sans que ce soit un débat ou quelque chose à expliquer.

Tu es aussi très présent sur Twitch, où tu crées de la musique en direct avec ta communauté. Pourquoi cette proximité est-elle si importante pour toi ?

Ce n’est même pas quelque chose que j’ai vraiment décidé. Je me suis juste demandé comment faire de la musique avec les gens, échanger avec eux, sans être dépendant des formats courts des réseaux sociaux. Sur Twitch, je fais de la musique sous les yeux de tout le monde. Ça a créé un lien très fort avec mon public. Je ne me vois pas continuer ma musique sans cette interaction. C’est même devenu un espace de test : je crée devant eux, ce sont un peu les premiers auditeurs, presque des amis.

Quand j’ai annoncé ma première date à Paris, c’était sur Twitch. Un an et demi plus tard, j’ai annoncé le Zénith, au même endroit, avec la même caméra et les mêmes personnes dans le chat. Ce lien-là est essentiel pour moi.

Est-ce que ça a changé ta manière de faire de la musique ?

Pas vraiment. Ça fait quatre ans que je fais des lives, mais je faisais déjà de la musique entouré de gens en studio. Un jour, un ami m’a juste dit : « Pourquoi tu n’allumerais pas la caméra ? ».

Tu as beaucoup collaboré par le passé, mais sur cet album, il n’y a aucun featuring. Pourquoi ce choix ?

J’adore faire de la musique en collectif, les collaborations, les échanges. Mais là, c’est mon premier album où je me raconte. Je me suis dit que si je devais sortir un projet en solo, sans attente particulière, c’était bien celui-là. J’avais besoin de me raconter seul. Bien sûr, je ne suis pas fermé aux feats pour la suite, mais pour ce premier album, c’était important pour moi.

L’univers visuel de l’album est très marqué. Comment as-tu travaillé la cover et l’esthétique globale ?

On a vraiment fait ce qu’on aimait, avec beaucoup de références rétro, à la fois américaines et issues du raï. C’est un mélange de tout ça. J’ai travaillé avec une équipe qui s’appelle Feelings . Sur la typographie, on peut penser à une esthétique américaine, alors que ma tenue évoque plutôt un chanteur de raï des années 80. On a laissé les choses se construire naturellement, jusqu’à tomber sur quelque chose qui nous plaisait vraiment.

Est-ce que l’image est aussi importante que le son pour toi ?

Oui, énormément. C’est un domaine dans lequel je dois déléguer davantage, parce que je connais mes limites. Autant dans la musique je suis impliqué à tous les niveaux, autant pour l’image, j’ai besoin de m’entourer.

Mais l’image est essentielle : c’est souvent la première chose que l’on voit avant d’écouter un projet. Elle doit rendre hommage à la musique. Les clips, l’esthétique globale, c’est quelque chose qui me passionne vraiment. Ça fait le lien entre la musique enregistrée et l’énergie du live.

Si on se reparle dans cinq ans, qu’est-ce que tu aimerais avoir accompli ?

J’aimerais surtout continuer à faire de la musique. J’ai toujours l’impression de vivre un rêve éveillé, de pouvoir vivre de ma passion. Si dans cinq ans je fais encore des concerts, que ce soit dans des salles plus grandes ou les mêmes, ce sera très bien. Tant que je continue à faire de la musique, je serai heureux.