clipping. – There Existed an Addiction to Blood

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clipping. – There Existed an Addiction to Blood

Après Slendor & Misery, un concept album afro-futuriste se déroulant dans un espace dystopique, le trio Clipping. revient 3 ans plus tard avec There Existed an Addiction to Blood pour épouser de nouveau le goudron chaud des banlieues américaines qu’ils idolâtrent autant qu’ils haïssent. Au programme : expérimentations en tout genre sur un décor d’épouvante.

Alors que le 31 octobre n’avait pour but que de distraire quelques enfants galopant dans les rues à la recherche de friandises, Clipping. propose les aspects les plus sombres de cette soirée d’Halloween. Ces nuits incertaines où les hommes marchent d’un pas pressé pour rejoindre leur domicile, quelques grammes d’alcool dans le sang après une soirée bien arrosée. Ces nuits à déambuler dans une avenue dérangeante, peuplée de légendes urbaines. Une palpitation qui s’accélère, des yeux qui font des va-et-vient de gauche à droite et des jambes qui s’affolent à chaque bruit suspect. Voici les sensations qui s’empareront de votre corps lorsque vous lancerez cet album.

Horrorcore cinématographique

Pas de doute que Daveed Diggs, rappeur du trio, s’adresse à nous, auditeurs. L’utilisation récurrente de la deuxième personne nous immerge dans un marathon contre un ennemi imperceptible. Il pourrait être votre voisin, un membre de votre famille ou juste un illustre inconnu. Résultat : une appréhension envers l’œuvre vient se nicher dans votre estomac. Pourtant, comme attirée par la peur du danger, vous vous plongez dans cette dimension semée de discorde où les productions sont insoutenables. Mais ici, rien de surprenant car c’est ce qui à toujours fait le sel du groupe. Une structure de morceau dite « classique » mais qui forme une cacophonie métallique presque inaudible.

Il faut dire que leurs inspirations musicales brassent larges. Très peu affiliés avec leur ville natale qu’est Los Angeles, c’est vers le rap Horrorcore de Memphis qu’ils se dirigent dans cet opus. De Three Six Mafia à Gravediggaz, le groupe réunit la peur et la brutalité du genre musical pour se le ré-approprier à leur sauce. Pour ce faire, ils déposent un regard aérien sur les banlieues défrichées de l’Amérique. Chaque titre déroule une histoire, un décor et les détails qui s’y trouvent à la manière d’un roman de Stephen King.

A côté de cela, l’album dégouline de références cinématographique avec un sous-genre particulièrement mis à l’honneur : la Blaxploitation horrifique. Les clins d’œil y sont partout, allant du titre de l’album tiré du film Ganja & Hess jusqu’au sample dans l’interlude « Possession » qui elle provient du film The Return of Count Yorga. Dans cette mixture, le mythe du loup-garou – figure du prédateur qui traine ses lourdes pattes sur l’asphalte – est omniprésente sur le disque. Cette menace est retranscrite par des sonorités aiguisées qui sauront évoluer dans chacune des pistes. Une progression angoissante qui concorde avec l’histoire contée dans les lyrics de Daveed.

Nothing is safe, nothing to pray for, nothing is safe, nothing is

Dès les deux premiers morceaux, on remarque cette volonté de dérouler une trame scénaristique. L’introduction sert de prologue donnant des indices sur cette thématique qu’est l’effroi, comprendre qu’il y a toujours une victime, et que si celle-ci existe, un tueur ne doit pas se cacher bien loin.

« Nothing is Safe », la piste suivante, est le parfait exemple de ce déploiement de frissons qui s’immisce doucement sur votre épiderme. Cela est surement dû à la note de piano glaciale qui rythmera cette balade nocturne parmi les lycanthropes. Le noble instrument se voit recouvert d’une mélodie électronique explosive composée par William Hutson et Jonathan Snipes, les producteurs du groupe. Daveed, quant à lui, dépeint l’environnement meurtri du ghetto, lorsque rien ne peut nous rattacher à une figure réconfortante et que seul le sentiment d’insécurité domine.

Torture sans oxygène

Cette triste réalité se fait dépouillée tout le long du disque. Et pour l’illustrer dans ce qu’elle a de plus brutal, le titre « Mala Ordina » vient épouser la perspective de l’agresseur. L’ego-trip lassant et quelque peu banal que l’on connait si bien dans le rap se fait balayer pour une séance de torture éprouvante menée par Diggs, El Camino et Benny The Butcher. Façon mafieux italiens, ils entassent les corps démembrés de leurs adversaires dans des sacs en toile de jute. Cette brutalité incisive reste peut-être ce qui rapproche le plus cet album des autres opus de clipping. C’est-à-dire des punchlines pleines de violences verbales sur des crépitations discrètes engloutissant petit à petit la piste pour ne laisser qu’un grésillement inaudible.

Ces productions évolutives s’inviteront régulièrement pour briser les normes, notamment avec « All In Your Head » sous la forme d’un passe-passe entre Robyn Hood et notre rappeur pour finir par un chant gospel gracieux. Dans ce titre, les artistes utilisent l’allégorie du Pimp et ses call-girls pour nous exposer la possession dans ce qu’elle a de plus malsaine, le tout entrecoupé de paroles d’évangile. Un concept inhabituel, presque difficile à s’approprier, mais qui pousse à écouter attentivement chaque lyrics à la recherche de messages cachés. Car des idées farfelues, l’album en regorge. « Story 7 », suite indirecte de « Story 4 », reste le morceau le plus déroutant. Diigs se met dans la peau de Kimberly, une femme retrouvant son mari mort en rentrant chez elle et qui devra échapper à Cynthia, le loup-garou qui a dépouillé ce dernier. Un synopsis digne d’un film d’horreur remplit de symboles dénonçant la luxure et l’avarice de l’être humain.

Night is fallin’ gently and there ain’t no one in sight for you
Stop trippin’, stop trippin’, stop trippin’, but don’t stop movin’, ho
Not givin’ the visions a minute to make a move, let’s go

A l’écoute de toutes ces histoires, on remarque que l’auditeur a vite fait de s’égarer. Car si l’album garde un fil rouge à propos des pulsions les plus laides de l’homme, il se permet de décliner cette pensée sous de larges aspects comme nous avons pu le constater. Il faut dire que clipping. n’a jamais été facile d’appropriation et demande au destinataire une grande concentration. Heureusement, des coupures musicales plus légères se sont greffées de part et d’autre au sein de l’œuvre. La preuve avec « Run For Your Life », en collaboration avec Lachat, rappeuse qui transpire l’esprit de Memphis. Sur une production constituée de crissements de pneus contre le bitume, une atmosphère à la fois claustrophobe et excitante s’installe et nous laisse avec un refrain entêtant. Bien sûr, la peur d’un prédateur tapis dans l’ombre est toujours présente, pourtant la course-poursuite semble s’atténuer le temps de quelques bouffées d’oxygènes. Le constat continu avec « He Dead » grâce au soul man El Balloon qui apporte un faisceau de lumière. Mais ne croyez pas que la corde autour de votre cou va se dénouer. Vous resterez sous pression, une simple souris pourchassée par le chat à la gueule béante. Ce jeu humiliant a pour objectif de vous faire observer la mocheté de ce monde et la violence omniprésente. Une critique sociétale où terreur et crainte sont les maitres mots.

Tel un prophète, Daveed dépose une vision assurée à propos de la condition humaine. Entre références historiques et culturelles, le groupe ne laisse rien passer au hasard, avide de nous partager un point de vue longuement médité. Pour conclure l’œuvre, 18 minutes de crépitement d’un feu brûlant le bois verni d’un piano. Tout comme la maison hantée qui se voit brulée à la fin du film d’horreur, l’instrument prend sa place telle la pièce maitresse du spectacle. Comme si, après tant de propos chocs et de sonorités industrielles, le dénouement ne se résumait qu’à un tas de braise voué à se volatiliser.

Après tant de péripéties à s’accrocher à son siège, on ne ressort pas indemne d’un tel projet. Clipping. vient challenger nos oreilles habituées aux musiques formatées et ajoute un sens à chacun de leurs actes. On lui reprochera tout de même un manque de quiétude le rendant difficile à digérer d’une traite. Mais d’une certaine façon, c’est aussi tout ce qui fait de ce disque un ovni dans le paysage du hip hop. Dans une direction similaire aux projets précédents, There Existed Additions to Blood repousse toujours plus la limite de l’harmonie incongrue. A vous de jouer le jeu en vous promenant au rythme des batteries dans une rue déserte et crépusculaire bordée de maisons pavillonnaires pour éprouver chaque émotion comme si elle était la dernière.