Sommes-nous en train d’assister à la plus belle bromance du paysage hip-hop actuel ? C’est en tout cas ce que semblent nous affirmer MIKE et Earl Sweatshirt avec POMPEII // UTILITY, un double-disque fleuve faisant office de monument pour celles et ceux ayant suivi leur parcours depuis quelques années.
L’histoire a tout d’un roman : MIKE, alors jeune rappeur aspirant sort une mixtape sur la plateforme Bandcamp dans la confidentialité la plus totale… jusqu’à ce que son idole Earl Sweatshirt, bien conseillé par son collègue Wiki, tombe dessus et l’achète. Le reste appartient à l’histoire : MIKE, rare éclaircie dans le ciel nuageux qui enveloppait les pensées d’Earl à l’époque, sera l’extension juvénile du rappeur avec lequel il ne cessera de partager des influences communes pour parvenir à ce projet.
Les surfeurs d’argent
En qualité de chef d’orchestre, le collectif new-yorkais SURF GANG, proche du label 10k – nouvelle écurie pourvoyeuse des meilleurs profils actuels (Anysia Kim, Jadasea, Niontay, SALIMATA, Sideshow, Lelo…) – se charge d’effectuer le trait d’union caractérisé par un écrin inédit, bien loin de leur terrain de prédilection plus traditionnel.
Exit les beats poussiéreux new-yorkais, le style brut, métallique est privilégié, à la croisée des chemins entre Autechre, Aphex Twin et JPEGMAFIA.
Cet enchevêtrement d’influences, opérant comme des couches froides et épaisses contraste volontiers avec la voix chaleureuse d’un MIKE et sirupeuse de l’ex-membre d’Odd Future.
Toutefois, par ce geste, les artistes refusent la compromission et vont à rebours des attentes de leurs fans de la première heure biberonnés aux samples soul leur servant habituellement de toile de fond.
Sans quasiment jamais se côtoyer, les deux compères bénéficient chacun de leur disque, un isolement idoine pour s’exercer à leur nouvelle lubie créative. Ce diptyque fait la part belle à un jeu de contrastes établi par leurs expériences respectives, telles les deux faces d’une même pièce.
Un MIKE bouillant ?
POMPEII, bien plus atmosphérique et expérimental que volcanique, s’ouvre avec « The Fall », marqué par un orgue ciselé par des basses lourdes, inquiétantes, empreintes de fatalité.
S’ensuit une série de jolis contre-pieds désarçonnants à mi-chemin entre une post-trap clinique (« Da Bid », « F.E.A.R ») ou encore le bounce de Nouvelle-Orléans sous compresseur (« AFRO ») qui nous éloignent de la promesse explosive suggérée par le titre de l’album. Pour autant, l’urgence frénétique se mesure dans une plume taillée dans un egotrip omniprésent.
Cependant, cette posture se heurte à une mélancolie fugace non moins prégnante dans la musique du new-yorkais.
Dans « Shutter Island » et « AFRO », il s’aventure avec pudeur sur le thème du deuil tout en étirant son spleen à l’autre bout du disque sur le nébuleux « #FREE #MIKE » :
Niggas be happy when they seein’ half of your smile (‘Mile)
Every day in a travesty, ain’t peep the gravity, shit that’ll happen tomorrow
Keep insane on the tag and alarm
Accompagné par des hi-hats sautillantes sur fond d’ambient music, il adresse un regard sur une notion de loyauté mise en tension avec les turpitudes de l’esprit humain.
La vulnérabilité, véritable magma qui habite le cœur du rappeur, jaillit de toutes parts pour donner lieu à une éruption solennelle, pudique et profondément saisissante.
Good Future
En parallèle, notre cher Earl semble être en état de transe avec une aisance déconcertante quasi extatique sur UTILITY.
Toujours dans un faux costume de partisan du moindre effort, proche du phrasé d’un spoken word à l’intersection de l’ASMR, il délivre des phases simples à la portée retentissante qui recèlent autant de trésors pour celles et ceux désirant disséquer les nombreux sens qui s’en dégagent.
Des paroles qui, depuis peu, arborent une teinte chatoyante, moins contemplative, marquées par des notes d’espoir inspirées par sa récente paternité narrée sur son précédent opus Live Laugh Love.
Désormais investi d’un rôle de mentor, de père et d’artiste accompli, il s’appuie sur cette sérénité comme un point d’ancrage pour son futur artistique.
À la lumière de cette évolution, Earl atteint une forme d’universalité dans la transmission de son verbe ainsi que des messages qui découlent de son expérience.
Cette mutation prend effet dès l’introduction « this2shallpass » dans laquelle l’artiste plante un décor illustré par un nouvel état d’esprit lumineux. Un peu plus loin sur « 🙁 again 🙂 », il tourne son regard vers l’avenir et affirme son statut de jeune vétéran auprès de la nouvelle génération tout en mettant en exergue l’équilibre retrouvé de sa santé mentale sur le titre « React » :
As a child, I heard life wasn’t fair
So I learned how to balance the scale
Wait a lil’ while, I’m on the way there
Huh, swear I pray for the times that I’m unprepared
And the strength to stay with the plan
Let go of the drink, we carry the fam
The training was basic, now we advanced
Sans se laisser appesantir par le poids d’un héritage et d’une carrière déjà riche, l’ex-trublion d’Odd Future aborde ce projet comme un laboratoire propice à l’expérimentation, et ce, quitte à jeter un œil sur les travaux de ses collègues.
On le surprend à s’amuser avec les tessitures de sa voix, à la trafiquer, la pitcher, la modeler à souhait pour obtenir une tonalité plus aigüe à l’instar de ses anciens compères Tyler, The Creator et autres Frank Ocean.
À cet égard, on l’entend susurrer des mélodies à la Pi’erre Bourne « Chali 2na » ou aller sur le terrain de son homologue d’Atlanta Playboi Carti sur l’outro « Don’t Worry! » sans tomber dans un écueil parodique. C’est ce qu’on appelle maîtriser son art.
Sur cette œuvre bicéphale, MIKE et Earl Sweatshirt offrent un album dense et peu évident pour leurs publics respectifs.
C’est justement là que se situe la plus grande réussite de ce disque : bousculer les repères sans céder à l’évidence des tendances. L’utilité d’un chaos organisé.
