Propulsé sur le devant de la scène west coast par son apparition tonitruante sur GNX, AZ Chike prouve avec ce disque qu’il est un artiste sur lequel il faudra compter à l’avenir
Une percée tonitruante vers le mainstream. C’est ainsi que nous pourrions simplifier son histoire. Pourtant, cette route harassante vers le zénith, jalonnée par quelques morceaux à succès (« Burn Rubber Again ») lui ont permis de nourrir une attention toute particulière autour de son profil. Toujours acharné, sans compter ses efforts, AZ Chike avance dans une confidentialité relative aux oreilles du grand public jusqu’à la première pierre posée sur le morceau « Movie », issu du génial BLUE LIPS de ScHoolboy Q.
Une minute cinquante-trois. Voilà la vitrine clinquante que lui a laissée son collègue californien pour dévoiler son talent au grand jour. Néanmoins, Chike est un homme taillé pour les grandes occasions, celles où les opportunités s’arrachent au mérite mais ne se multiplient pas.
Ainsi, comment résister à l’appel de Kendrick Lamar, dont le nom est prononcé sur toutes les lèvres des spectateurs les plus avides de sa joute verbale avec Drake ? C’est alors qu’en plein épilogue de cette bataille musicale, le génie de Compton a décidé en juin 2024 d’organiser une célébration aux diverses couches interprétatives : la première étant la nette proclamation de sa victoire sur son rival de Toronto tandis que la seconde révélait toute la ruche artistique californienne pétrie de talent, allant d’un Steve Lacy à un Tyler, The Creator en passant par YG et notre talent du jour.
L’invitation, au-delà de la parade jubilatoire, relève d’une forte symbolique pour celui qui tente de briser son plafond de verre musical. De cette réunion naît « peekaboo » sorti sur l’excellent GNX à la surprise générale au beau milieu de l’automne, un élément supplémentaire pour parachever une année dantesque de la part du good kid.
Entouré par des noms tels que SZA et Roddy Ricch, Chike se distingue de ses collègues avec un couplet infectieux tenant la dragée haute à la légèreté choisie par Kendrick. La réussite est telle que le morceau est interprété durant la mi-temps du Super Bowl, le propulsant de facto sur une autre sphère.
Une dimension où la tentation se mesure à une précipitation soldée par une collection de morceaux dénués d’identité. C’est justement ici que figure le point de bascule essentiel à la trajectoire de l’artiste. En choisissant la patience et la rigueur comme éléments moteurs d’une construction minutieuse, il se sait attendu au tournant.
Avec le défi du premier album au sein d’une grosse écurie, le rappeur a la lourde tâche de réaliser un tour de force à la hauteur d’un retentissement médiatique aussi grisant qu’intimidant pour une carrière aussi embryonnaire que la sienne.
Pick a beat
Grâce à un budget plus conséquent, Chike tire intelligemment les bénéfices d’une signature en label pour composer un casting sur-mesure capable de matérialiser ses idées en mélodies imparables.
C’est pourquoi il est peu surprenant de voir Tyler, The Creator aux commandes de deux morceaux (« Look Like My Mama », et « The World Is Ours ») galvanisés par l’essence explosive de DON’T TAP THE GLASS.
Cependant, le mentor n’est jamais trop loin de son plus illustre disciple. Pharrell Williams, auteur d’une année 2026 productive, va piocher dans la cumbia sur l’imparable « Lamb Truck Keys » pour créer une passerelle entre les rythmes californiens et colombiens.
Bien qu’il affectionne tout particulièrement les pianos stridents typiques des compositions de la West Coast (« Mercy », « God’s Favorite », « Negative »), Chike ne cède pas au péché de gourmandise pour mieux varier les plaisirs et diversifier son œuvre. Des désirs aux saveurs de risques payants parfois à rebours de son terrain de prédilection.
À cet égard, deux titres se distinguent : « Need Your Love » tend vers le charme d’un James Fauntleroy tandis que « Sky Rockets » est essentiellement tourné sur le boom bap des années 2010 de TDE.
No Rest for LA
Pour marquer le cap symbolique du « véritable » album, le rappeur a décidé d’opérer un tournant majeur dans son processus artistique comme il l’a confié au micro de Billboard : « La West Coast et la musique festive m’ont rapporté de l’argent, m’ont permis de signer un contrat et m’ont appris les ficelles du métier, alors je ne renierai jamais ça. Mais là, je suis passé à un tout autre niveau. Je suis au même niveau que Kendrick Lamar ; je ne peux pas me permettre de ne pas être excellent ! Je suis au même niveau que Tyler, The Creator et ScHoolboy Q. Je dois être phénoménal. Je dois me montrer vulnérable et utiliser la mélodie. Je dois me livrer entièrement. »
Si l’incarnation de ses textes semblait lui tarauder l’esprit durant la création de l’opus, force est de constater qu’il s’agit sans nul doute de la plus grande qualité de ce disque. Son étroite collaboration avec l’auteur de Mr Morale & The Big Steppers, dont l’influence plane sur certains disques comme CHROMAKOPIA de Tyler, The Creator ou THE GENTLEMAN’S CLUB de YG plus récemment, a marqué de son empreinte son horizon artistique.
De part et d’autre, l’album est cimenté par des fragments introspectifs dérobés de la mémoire de Chike pour être couchés sur le papier. À la manière d’une épopée, l’introduction « Mercy » narre les humbles débuts de l’artiste, loin des lumières stroboscopiques de la célébrité :
« We was here before the world got to see me through streamin’
I was next before a GNX, just sad you couldn’t see it »
Sur « Sky Rockets », il ôte l’imagerie belliqueuse des coups de feu en la troquant contre un regard enfantin posé sur ces fusées imaginaires. Une façon ingénieuse de détourner le traumatisme juvénile par la juxtaposition de l’innocence et la mort, à l’instar d’un Vince Staples et les feux d’artifice de Ramona Park sur « WHEN SPARKS FLY ».
Cette violence psychologique, nourrie depuis l’enfance, se retrouve télescopée dans les marches d’une ascension sociale ostracisante. Dépossédé de son statut de fils ou d’ami, il endosse malgré lui le costume du banquier comme il le confesse sur « Hateful + Ungrateful » ou le poignant « Uncomfortable Conversations » :
« All that’s talk for your funeral, fifteen bands
Straight cash out my hands
Can you believe they only let me know two days in advance
To where they’re even havin’ it?
Ain’t even have my suit ready
Shit crazy, got me laughin’
Your girl stopped me from carryin’ you in a casket »
AZ Chic
Afin d’alléger sa formule, le rappeur de Los Angeles dissémine plusieurs morceaux aux angles légers, parfois potaches, mais assez efficaces pour ne pas ternir son message initial.
« Lamb Truck Keys », « Look Like My Mama » et « The World Is Ours » en sont de parfaits exemples. Accompagné par Tyler sur les deux derniers nommés, AZ Chike met en lumière leur étonnante complicité humoristique au détour de gymnastiques verbales d’egotrip.
Outre le caractère facétieux, l’œuvre comporte une dimension plus tendre au sein de laquelle Chike pare sa plume d’autres qualités. À cet égard, « Need Your Love » et « Wonder » sont de parfaits exemples où le rappeur délaisse la dérision pour des parenthèses sentimentales bienvenues :
« Account was in the red, shit, I was damn near turning blue
Then I made it back, back ‘gainst the wall, I need it all
Lord, lock me in, I don’t read them texts, don’t answer call
I’m talking every season, I only fall when it’s fall »
Avec No Rest for The Wicked, AZ Chike franchit un palier important. Une étape hautement symbolique où il parvient à s’affranchir d’une étiquette d’amateur pour glaner une réputation solide, celle d’un artiste capable de proposer un univers solide, cohérent et prometteur pour le futur de sa carrière.
