Cinq ans après son dernier projet, Isaiah confronte ses démons sur son œuvre la plus aboutie à ce jour.
Entouré par les plus grosses pointures du genre (SZA, ScHoolboy Q, Jay Rock, Ab-Soul, Doechii, SiR), le rappeur de Chattanooga a tout pour être envié par ses pairs. Pourtant, l’auteur de Cilvia Demo aime prendre du temps, laisser la vie insuffler son tempo pour qu’elles puissent résonner auprès de son public.
Néanmoins, être fan de Rashad, c’est aussi vivre avec la patience voire l’impatience pour celles et ceux habitués au rythme algorithmique imposé par le streaming. Avec la qualité en guise de baromètre artistique, Isaiah se rapproche plus du coureur de fond que du sprinter avec une moyenne d’attente se situant sur la base de cinq années. (The Sun’s Tirade en 2016, The House is Burning en 2021)
Isaiah, poète maudit, ne crée rien par hasard.
Chaque œuvre découle d’une épreuve, d’une souffrance qu’il apprend tant bien que mal à apprivoiser. Au sortir de The Sun’s Tirade fin 2016, le rappeur sombre dans une dépression. Un épisode tragique qui le poussera à tenter d’effacer ce nuage noir par une pluie d’achats compulsifs et de débauche l’envoyant vers une banqueroute complète. Les hauts, les bas, la célébrité, les addictions. La désintoxication, la thérapie, la case départ, le rebond.
Cette spirale infernale, documentée sur son avant-dernier opus The House is Burning, incarne ce train de vie délétère et les regrets qui l’accompagnent. Depuis 2021, Rashad nous a laissé sur une note douce-amère, teintée d’espoir, d’illusions achevées et d’une potentielle renaissance.
Cette métamorphose, fruit d’un nouveau hiatus de cinq ans, un temps nommée All My Heroes Are Junkies avant d’être fixée par IT’S BEEN AWFUL, plante un décor sombre et pour le moins significatif quant aux combats intérieurs menés.
Plus que jamais, Isaiah semble prêt à cette transformation dans le nouveau chapitre de sa carrière.
TDE’s Demo
Bien que son précédent opus, véritable témoignage de sa décadence, lorgnait principalement vers des sonorités festives traduites par une trap prégnante, IT’S BEEN AWFUL marque essentiellement une rupture avec ce schéma. À l’instar de la mixtape de Ray Vaughn, le rappeur du Tennessee embrasse les sonorités traditionnelles de la maison-mère TDE qui convoquent de bons souvenirs aux fans de la première heure de l’écurie Top Dawg.

Malgré leur absence, le fantôme des Digi+Phonics (Sounwave, Tae Beast, Willie B) plane sur une grande partie du disque ce qui, par ce geste, permet à Isaiah d’aller piocher du côté de la West Coast. Les productions sont à l’image de la couleur rouge dominante de la pochette et donnent le ton de l’écrin sonore qui nous est offert.
Rashad épouse des compositions chaleureuses comme « M.O.M », « BOY IN RED », « SUPAFICIAL », « CAMERAS » explorant sans détour le sillon du lofi – bedroom pop mâtinées à des percussions hip hop plus classiques. En s’appuyant sur leurs sonorités organiques et dépouillées, il s’adonne davantage à l’exercice du chant, élargissant par la même occasion un axe plus vulnérable et intimiste de sa palette.
Cependant, il ne s’éloigne pas des sentiers battus balisés par les nappes de 808 que comportent l’esthétique sudiste dont il est originaire. Sans aller à la recherche de bangers frénétiques et intenses, Rashad ne compromet pas sa créativité pour décrocher un hit sans saveur.
Ici, l’urgence caractérisée par les hi-hats sur « SAME SH!T », « SCARED 2 LOOK DOWN », « SUPERPWRS », « 719 FREESTYLE » incarnent un paradoxe mis en exergue par des productions incisives, minimalistes bien loin des compositions volcaniques de The House Is Burning qui calcinaient et étouffaient les paroles. Par ce parti-pris, Isaiah impose un postulat clair : l’essentiel se passe désormais ailleurs.
La musique n’est plus un bruit de fond, encore moins un leurre pour masquer ses nombreux appels au secours. Dépouillée de toutes ces impuretés, la voix d’Isaiah n’a jamais autant fait de bruit.
The Isaiah’s Tirade
L’instinct fougueux du rappeur, principal ennemi l’ayant poussé à se tapir dans les fêtes et les substances, dominait le propos quelques années auparavant. La vie d’artiste comme détonateur, l’auto-destruction comme seul refuge.
Seulement voilà, en vivant perpétuellement aux côtés du danger, l’esprit d’Isaiah finissait par devenir son propre ennemi, laissant les vapeurs et autres liqueurs esquisser le portrait d’un homme devenu l’ombre de lui-même. De cette trajectoire en déliquescence, l’artiste en a fait une force.
La notion de destruction récréative est ici mise de côté au profit d’une prise de recul mature, nécessaire et poignante. Les drogues deviennent un interdit imposant une nouvelle grammaire comme il le souligne dans l’excellente introduction « THE NEW SUBLIME » :
« Back when we would pop a Man’
If I romanticize them Percocets, I might relapse again
Giving up my home
I’ve been the Clarkest Kent at my lowest »
Toutefois, à la manière d’un carnet de bord, Sunny Roshi (son nouvel alias) documente le parcours cabossé de sa sobriété, ciselé par quelques échecs comme il le confesse sur « HAPPY HOUR ».
Quand il ne fait pas état de sa relation avec les addictions, il nous partage ses déboires amoureux, quitte à créer une confusion traduite via une double lecture subtile (« NUTHIN 2 HIDE ») ou une approche légère non moins efficace (« GTKY »).
IT’S BEEN BEAUTIFUL
Moins laconique que sur le précédent opus, Isaiah met un point d’honneur à mettre l’emphase sur l’optimisme, un pan souvent rétrogradé au second plan par le passé. À travers son écriture, il parvient à abolir la frontière entre la figure artistique (de plus en plus monolithique de nos jours, souvent poussée à un degré exagéré) et celle personnelle, bien plus sincère et écorchée.
C’est bien ici que réside sa plus grande force, celle de l’honnêteté tranchante, implacable, nous laissant souvent de marbre face à la cavalcade d’émotions qui nous est envoyée de plein fouet. Si sur « M.O.M » (acronyme de « Man on a mission »), il répète inlassablement son devoir de responsabilité, il se déleste de tout ce poids sur les ultimes secondes de « SUPAFICIAL » au détour d’une conversation avec son petit frère :
« Grateful every day just to be breathing, bruh
Breathing, have agency, real agency, you know, mental »
La présence de son frère n’a rien d’anodine puisqu’Isaiah accorde une place prépondérante à sa famille pour mieux analyser ses travers et ses contours. C’est notamment dans le morceau « ACT NORMAL » qu’il entérine les nombreux secrets de famille et les tabous générationnels par le même geste :
« My daddy kept his stash on the bedroom floor
That’s why he locking up his bedroom door
Acquired secrets, learned to be the best at it
Turned out the whole family was sex addicts »
Sans se cacher derrière la pudeur, Isaiah achève une mise à nu aussi déconcertante que nécessaire pour son épanouissement personnel et professionnel. Alcoolique, junkie, père de famille, rappeur, il n’en a que faire de toutes ces étiquettes : l’artiste se dévoile sans artifices, dans sa forme la plus pure et la plus brute.
Avec IT’S BEEN AWFUL, Isaiah est parvenu à réaliser ce que beaucoup d’artistes cherchent à accomplir dans toute une carrière : offrir une œuvre sincère, authentique avec laquelle les fans auront plaisir à grandir avec. On laissera le temps faire son œuvre quant à la désignation de son meilleur projet, toujours est-il que nous avons face à nous sa proposition la plus complète.
C’était un magnifique album, chapeau bas Monsieur Rashad.
