Daniel Caesar – CASE STUDY 01

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Juin 2019

Daniel Caesar

CASE STUDY 01

Note :

Relativement discret depuis la sortie de son somptueux Freudian en 2017, un premier album apaisant d’une sincérité folle sur les contradictions de l’amour, Daniel Caesar revient sans crier gare avec son sophomore album au titre intriguant, CASE STUDY 01.

Le délicat crooner canadien y dissèque une nouvelle fois ses états d’âme, nous offrant ainsi de grands moments de grâce et ce malgré un vague ennui et sa plume quelquefois déplacée.

Les contrariétés de la fame

La popularitĂ© amène parfois quelques dĂ©convenues. Alors qu’il jouissait d’une reconnaissance unanime de la part du public et de la critique, l’auteur de « Get You » et surtout de « Best Part » – pour lequel il a reçu le Grammy Award de la meilleure prestation R&B en fĂ©vrier dernier – a fait l’objet ces derniers mois de controverses qui ont Ă©cornĂ© son image de gendre idĂ©al.

Dans un premier temps, il y a eu la légère altercation avec l’humoriste renommé (et visiblement saoul) Dave Chapelle lors du talk show instagram de John Mayer. Daniel Caesar, lui aussi éméché, s’était fait qualifié de « very gay » par le comédien dans ce qui ressemblait à une mauvaise blague. Plus récemment, Daniel s’est fait raillé sur les réseaux sociaux pour avoir déclamé, ivre une fois encore, dans un live instagram : « why we (black people) are being so mean to white people right now ? », en soutien à YesJulz, une influenceuse particulièrement contestée.  Le chanteur de 24 ans se serait bien passé de ces bad buzz succesifs digne de Kanye West qui lui ont fait connaitre ses premières affres de la vie publique.

À l’automne dernier, Daniel Caesar sortait « Who Hurt You ? », son premier morceau solo depuis Freudian, juste avant ces malheureux incidents. Ce titre profondĂ©ment mĂ©lancolique mettait dĂ©jĂ  en exergue une nouvelle facette tourmentĂ©e de l’artiste sur des notes autotunĂ©es. On sentait un changement s’opĂ©rer dans sa musique autant que chez sa personne. Il exprimait avec la franchise qu’on lui connait, comment les longs mois de tournĂ©e et le mode de vie qui en dĂ©coule ont changĂ© sa perception du quotidien. Davantage obnubilĂ© par les stripclubs que par l’Eglise, oĂą il a reçu sa formation musicale, Daniel y tirait des conclusions Ă  cĹ“ur ouvert sur ce qu’il traversait alors :

Strange new addictions picked up on the road
Changed my opinions and changed up my flows
Changed my approach, no more loving these hoes
And when it rains it pours, yeah

Ce nouvel album arrive donc dans une phase délicate de sa carrière et pose la question suivante : comment gérer la célébrité une fois acquise ? Sur CASE STUDY 01, Daniel Caesar étudie ses insécurités et le chaos permanent de la vie à la manière d’un scientifique. Le stéthoscope à l’écoute de son âme. L’expression est parfois sans filtre, l’atmosphère souvent céleste, l’émotion toujours précise et authentique.

Chaos et vulnérabilité

Tout un flot de questions existentielles se bousculent dans la tĂŞte d’Ashmond Simmons,  de son vrai nom. Et les considĂ©rations mĂ©taphysiques dĂ©butent dès l’ouverture de l’album. En effet, sur « ENTROPY » on entend d’emblĂ©e un extrait d’une interview du physicien amĂ©ricain Robert Oppenheimer. Le « père de la bombe atomique » y cite un passage du Baghavad Gita, un des textes fondateurs de l’hindouisme, pour tenter d’expliquer les raisons de sa funeste crĂ©ation : « Now I Have Become Death, Destroyer of the worlds ». Le ton est donnĂ©. Daniel Caesar use de concepts scientifiques autour du chaos, du nĂ©ant ou encore de l’anatomie tout au long de son projet pour mettre en image l’Ă©tat instable qui règne en son for intĂ©rieur. Sur ce mĂŞme morceau et comme l’indique le titre, il emploie le terme d’entropie – un principe d’imprĂ©dictibilitĂ© propre Ă  un univers, pour rĂ©sumer grossièrement – afin d’exprimer son incertitude vis-Ă -vis du chemin qu’empruntera sa nouvelle relation amoureuse.

Oh, how can this be ? I finally found peace
Just how long’til she’s stripped from me ?
So come on, baby, in time we’ll all freeze
Ain’t no stoppin’ that entropy

Cette mĂ©taphore filĂ©e se poursuit avec toujours autant de justesse sur « FRONTAL LOBE MUZIK », en compagnie de Pharrell sur une production signĂ©e The Neptunes, trouvant le dosage adĂ©quat entre la simplicitĂ© si touchante du Canadien et l’inspiration astrale du duo de producteurs. Mais c’est vĂ©ritablement avec « SUPERPOSITION » que Daniel Caesar atteint la cime de sa catharsis savante. Sur une instrumentation divine concoctĂ©e par le toujours classieux John Mayer, Daniel s’illustre par son falsetto raffinĂ© qui tire le morceau de sa douce torpeur, vers une plĂ©nitude oĂą règne un choeur angĂ©lique et des arpèges hypnotiques de guitare.

Il y formule une mĂ©ditation de gratitude envers les Ă©lĂ©ments qui constituent les hauts et les bas de son existence. Son Ă©go, Dieu, les femmes, le succès, tout cela interagissant en superposition telles des vagues se fracassant entre elles et parfaitement rĂ©sumĂ© dans le refrain : « Exist in superposition / Life’s all about contradiction / Yin and yang / Fluidity and things« . Le temps d’un morceau, Daniel Caesar atteint le sublime avec cette ballade d’Ă©quilibriste d’une grande sensibilitĂ©.

Parts d’ombre

Deux choses sautent aux yeux lorsque l’on s’attarde sur la cover de ce nouvel album. Premièrement, la silhouette vibrante presque menaçante de Daniel Caesar au premier plan, qui dĂ©note de celles de ses projets prĂ©cĂ©dents. Sur les pochettes de Pilgrim’s Paradise et de Freudian, le chanteur soul aux dreadlocks faisait la taille d’un lilliputien et Ă©tait en mouvement, que ce soit en pleine chute pour son EP de 2015 ou en ascension pour son premier album. Ici, son corps est Ă©rigĂ© tel le monolithe de 2001, l’OdyssĂ©e de l’espace de Kubrick, duquel Ă©mane une force magnĂ©tique assez inexplicable. Deuxièmement, le sigle « parental advisory » est anormalement mis en avant, toujours en comparaison avec ses premières oeuvres. Ces observations, qui peuvent sembler n’être que des dĂ©tails, en disent finalement beaucoup plus sur la teneur de cette Ă©tude de cas première du nom.

Derrière la représentation de lover que l’on se fait de lui et qui lui colle à la peau, Daniel tient un discours assez acerbe, voire bourru sur sa relation aux femmes pour des chansons d’amour. À l’exception de « LOVE AGAIN », en duo avec la vétérante Brandy, qui s’inscrit dans la même lignée de sa charmante collaboration avec H.E.R au succès phénoménal, l’expression de ses sentiments est très contradictoire et frôle même par moment la misogynie. Une relation amour-haine ardente où il n’arrive pas toujours à concilier son instinct charnel primitif et son besoin d’affection. À ce juste titre, « OPEN UP » met en lumière cette dualité qui habite notre séducteur à la voix d’ange :

I hate feeling rushed, girl, can I just be honest?
I don’t feel like talkin’ unless it’s ’bout me, or philosophy
Can we just get down to business?
And when we’re both finished, then we’ll have a reason to speak

Avec ces lyrics, on dĂ©couvre un aspect de Daniel Caesar qu’on ne soupçonnait pas, de nouveaux traits de sa personnalitĂ© ressemblant drĂ´lement Ă  de la masculinitĂ© toxique. Ce premier signal se confirme avec « CYANIDE », oĂą il se justifie maladroitement sur son envie de conclure avec une conquĂŞte, sans envisager le consentement rĂ©ciproque : « It’s you baby girl I’m tryna to breed / Please baby, try to understand me / I’m not a monster, I’m just a man with needs.« . L’arrière goĂ»t amer que laisse ce passage est heureusement contrebalancĂ© par la forme poĂ©tique qu’il Ă©pouse, permettant de transcender la première lecture. Loin de nous l’idĂ©e de nous faire juge, on Ă©coute avec toute notre attention les rĂ©cits alternants entre honte et orgueil d’un homme rempli de failles et dont Frank Ocean aurait très bien pu ĂŞtre l’auteur.

On pense justement beaucoup Ă  Blonde pendant l’écoute de CASE STUDY 01.  Il y a cette mĂŞme sensation d’impudeur bercĂ©e dans une soul moderne, bien qu’il n’atteigne pas l’intensitĂ© Ă©motionnelle du chef d’oeuvre de 2016. La faute sans doute due Ă  des passages Ă  vide que sont les morceaux mous du genou Ă  l’allure inachevĂ©es « RESTORE THE FEELING » et « COMPLEXITIES ».

Il n’est pas facile de tirer une conclusion totalement avisĂ©e de ce projet Ă  l’heure actuelle, tant on a l’impression de s’enliser dans l’esprit troublĂ© de Daniel Caesar en mĂŞme temps que lui. Avant la lente digestion de cet opus qu’on se rĂ©serve pour nos nuits d’Ă©tĂ©, on peut d’ores et dĂ©jĂ  avancer que CASE STUDY 01 est un album bouleversant sur la mise Ă  nu d’un jeune homme aussi imparfait qu’il est talentueux, dans son environnement en pleine confusion.