Cuiui : le chant libre d’Asfar Shamsi
À l’occasion de la sortie de son EP Cuiui, Asfar Shamsi revient sur son parcours, de ses débuts au conservatoire à ses premiers concerts, en passant par le succès inattendu de « 2006 ». Entre spontanéité, recherche de sincérité et rapport à l’intime, elle raconte une manière de faire de la musique libre et profondément personnelle.
Merci beaucoup pour cette interview, je suis vraiment contente de te rencontrer. Comment tu vas ?
Ça va bien, et toi ?
Ça va aussi ! On va parler de ton EP Cuiui, mais avant ça j’aimerais revenir un peu sur ton parcours. Comment as-tu commencé la musique ?
Ma première porte d’entrée, ça a été le conservatoire. J’y ai fait de la guitare classique. Dans mon école, il y avait des classes à horaires aménagés et mes deux grandes sœurs y étaient passées avant moi. Un peu par la force des choses, j’ai donc postulé à cette classe et j’y suis entrée.
La première année, on faisait surtout de l’éveil musical et une sorte de chorale. Ensuite on choisissait un instrument et j’ai pris la guitare. J’en ai fait quelques années : j’ai commencé en CM1 et j’ai arrêté en quatrième. Entre-temps j’avais déménagé, donc je suis passée en horaires traditionnels et je devais aller au conservatoire sur mon temps libre. Là, ça m’a beaucoup moins plu. Je n’aimais pas le côté très protocolaire et scolaire. Il fallait reproduire exactement ce qu’on entendait, suivre la partition, respecter les accents… Je trouvais ça frustrant. Et puis j’avais une vraie angoisse du solfège, surtout quand il fallait chanter devant les autres. Je sentais que je rougissais, que ma voix tremblait. Dans les classes aménagées, ça allait parce que j’étais avec mes amis, les mêmes élèves que toute la journée. Mais au conservatoire, je me retrouvais avec des gens que je ne connaissais pas, parfois beaucoup plus âgés. J’avais très peur d’être interrogée. C’est là que j’ai compris que ça me stressait trop, alors j’ai arrêté. Je ne trouvais plus vraiment de plaisir là-dedans.
Deux ans plus tard, j’ai commencé à écouter beaucoup de rap et à écrire. Au lycée, avec des amis, on s’y est mis sérieusement. Quand j’ai eu mon bac et que je suis partie faire mes études ailleurs, je n’étais plus avec eux. J’ai donc acheté un micro, une carte son, et j’ai commencé à apprendre à m’enregistrer toute seule. J’ai aussi appris à écouter ma voix, à chercher des mélodies, à explorer ce qu’on pouvait faire avec un ordinateur.
Est-ce que tu penses que le fait d’avoir eu cette éducation musicale t’a donné envie de faire de la musique toi-même ?
Je ne pense pas. Au contraire, à l’époque j’avais presque l’impression que ça ne m’avait pas servi. Aujourd’hui je vois que ça m’a apporté des choses, mais par exemple j’adore la guitare et je suis frustrée parce que j’étais meilleure à 12 ou 13 ans qu’aujourd’hui ! Ce qui m’a attirée dans le rap, c’est son accessibilité. Je me disais que je pouvais en faire même sans savoir jouer d’un instrument. Si tu sais écrire et être dans le rythme, tu peux déjà faire beaucoup. Avec l’ordinateur, il y a plein de choses qu’on peut créer sans formation classique. Avec le recul, je pense que mon oreille s’est quand même développée grâce à tout ça. Mais surtout parce que je suis passionnée et que je m’entraîne. Beaucoup de choses, je les ai apprises seule, en regardant des vidéos YouTube sur la MAO ou le mix.
Comment es-tu passée de cette adolescente qui avait du mal à chanter devant les autres à une artiste qui monte sur scène ?
C’est vrai que c’est assez fou. Même aujourd’hui, quand je monte sur scène, j’ai toujours peur : peur de chanter faux, peur de rater quelque chose. Il y a toujours ce moment, trois minutes avant d’entrer, où le stress monte énormément. Mais c’est justement le moment où il faut y aller. Je crois que si ça m’angoisse autant, c’est parce que c’est important pour moi. Chanter, c’est quelque chose de très intime. C’est un peu comme parler une langue étrangère devant une classe : on a l’impression que les autres voient quelque chose de très personnel. Si tu te trompes en math, on voit juste que tu as fait une erreur. Mais quand tu chantes, on voit une part de toi. En même temps, cette intimité est aussi ce qui rend le partage si fort.

Justement, ta musique est très intime. Tu dis en interview que tu as besoin d’être dans ta bulle pour écrire. Comment arrives-tu ensuite à partager quelque chose d’aussi personnel avec le public ?
J’ai besoin de cette bulle pour créer, parce que je ne veux pas d’interférences. Mais une fois que la musique est faite, elle est faite pour être partagée. Et puis il y a plein de mécanismes qui permettent de mettre une distance : un nom de scène, des vêtements, une attitude… Sur scène, par exemple, je suis accompagnée par mes deux co-compositeurs, qui sont aussi mes musiciens. Ils sont un vrai repère pour moi. Quand je les vois prendre du plaisir à jouer, ça me rassure. On crée une sorte de safe space tous les trois, même devant des centaines de personnes et ça nous permet de nous lâcher. Il y a aussi tout le processus musical qui transforme l’intime en objet artistique. Les chansons parlent parfois de choses que j’ai vécues six mois auparavant. J’ai besoin de ce temps pour digérer. Une fois que c’est écrit, ça devient partageable.
Dans ta musique, tu utilises beaucoup de métaphores animales : l’hérisson, l’oiseau… Pourquoi ?
Les animaux disent beaucoup de choses sur nous. On reste des animaux, dans le bon comme dans le mauvais. Les métaphores permettent de dire sans dire directement. L’oiseau ou l’hérisson évoquent plein d’émotions sans que j’aie besoin d’être trop explicite.
Comment est née l’idée de l’oiseau et du « cuicui » pour ce projet ?
À la base, c’était presque une blague. J’ai mis un « cuicui » dans un morceau, et je me suis lancé le défi d’en mettre dans tous les titres. Après coup, j’y ai trouvé du sens. Je trouve ce son à la fois drôle, simple et poétique. Un oiseau qui chante, c’est quelque chose de très vivant, plein d’espoir. C’est aussi très naïf : un enfant peut faire « cuicui », un adulte aussi et bien sûr un oiseau. En ce moment, j’essaie d’aller vers plus de simplicité : dire des choses compliquées de manière simple. Et je trouve que c’est ça le plus difficile. Avec le recul, l’image de l’oiseau évoque aussi la liberté et l’espoir. Depuis la sortie de mon précédent projet, beaucoup de choses positives se sont passées dans ma vie. Je ne voulais pas rester dans une posture d’artiste triste, même si c’est souvent plus facile et que les chansons tristes sont souvent très belles. Mais ma vie va mieux, et j’avais envie de le dire. L’oiseau porte un peu cette lumière.
« 2006 » c’est un freestyle que tu as écrit pour Planète Rap, ça fait quoi d’avoir réveillé un trauma chez tous les fans de foot avec ce morceau ?
Je crois que ça fait plutôt du bien aux gens. Le temps a passé, donc ça crée un sentiment un peu doux-amer : on peut en parler, mais aussi en rire. Je ne pensais pas que ce souvenir était partagé collectivement. Moi, ça m’avait vraiment marquée quand j’étais petite. J’étais jeune, mais ça m’avait beaucoup touchée. D’autres défaites sont arrivées ensuite, mais aucune ne m’a fait le même effet. Et en fait, je me rends compte que ça a marqué des gens de tous les âges. C’est assez drôle. Beaucoup de personnes viennent me parler uniquement de foot grâce à ce morceau. Je ne suis pourtant pas une spécialiste, j’aime le foot, j’ai quelques bases, mais ce n’est pas mon domaine. Mais ça crée tout de suite un lien. Même avec quelqu’un à qui tu n’aurais rien à dire au départ, tu peux commencer par parler de foot, et ça ouvre la conversation.
Tu ne t’attendais pas à la résonance de 2006. Comment as-tu réagi à cet engouement ? Est-ce que c’est ce morceau qui a lancé l’écriture de l’EP ?
Oui, un peu. C’est un morceau que j’ai fait très spontanément. Il est peut-être plus léger que d’autres choses que j’avais faites. Je l’ai sorti environ un mois après mon deuxième EP. Ce n’était absolument pas prévu dans notre stratégie de sortie, donc ça a été une vraie surprise. Mais ça a ouvert quelque chose.
Je me suis dit que ce morceau était né d’un moment de plaisir et qu’il fallait garder ça : rester alignée avec ce qu’on vit et ce qu’on ressent. C’était naturel d’être plus spontanée et de parler de choses joyeuses. Concrètement, ça a aussi eu des conséquences très positives pour nous. Grâce à ce morceau, on a fait beaucoup de concerts et ça nous a notamment permis d’obtenir notre intermittence en partie. Donc il y avait quelque chose de très stimulant.
Pendant un mois, je me suis quand même posé la question : « comment j’ai fait pour réussir ce morceau ? Comment refaire quelque chose comme ça ? » Puis j’ai assez vite pris du recul. Je me suis rendu compte qu’il ne fallait surtout pas essayer de reproduire une formule. Je pense qu’il faut simplement continuer à faire ce qui nous parle. Dans ma musique, j’ai toujours mélangé mes influences : parfois c’est plus rap, parfois plus pop, parfois plus électronique. Je veux garder cette liberté. Tant que je prends du plaisir à faire de la musique avec les personnes que j’aime, le reste importe moins. Que ça touche un public plus ou moins large, ce n’est pas l’essentiel. Ce qui compte, c’est de rester fidèle à soi-même.
Est-ce que cette recherche d’authenticité se retrouve aussi dans les visuels du projet ? L’écriture du titre, par exemple, ressemble presque à une note écrite à la main.
Oui, complètement. Ça rejoint ce que je disais sur la simplicité, j’ai envie d’être la plus fidèle possible à qui je suis. On parle souvent de la posture de l’artiste, mais il y en a beaucoup d’autres. Et finalement, être honnête avec soi-même est encore plus difficile que d’être honnête avec les autres. Parfois je relis d’anciens textes et je me dis que j’aurais aimé que ce que j’écrivais soit vrai. Sur le moment j’y croyais, mais ce n’était pas forcément le cas. Aujourd’hui j’essaie d’être au plus proche de moi-même dans tout : les visuels, la musique, les paroles. La plupart des covers, par exemple, je les ai faites moi-même.
Pour les clips, on voulait quelque chose de très simple, presque documentaire. On est partis en Angleterre à quatre, sans scénario. On filmait simplement ce qui nous semblait beau. On vit dans un monde où il y a énormément d’images, énormément de musique, beaucoup de choses très produites. Parfois, il manque juste des choses simples et sincères.
On retrouve aussi cette simplicité dans la façon dont tu utilises les réseaux sociaux, notamment dans tes reels, avec une touche d’humour et un ton un peu nonchalant. Comment tu vis cette relation aux réseaux ?
Honnêtement, j’ai du mal avec ça. Ce n’est pas quelque chose que j’aime particulièrement. Mais je pense que je ne peux pas faire comme si ça n’existait pas. Ce serait un peu prétentieux de croire que je n’en ai pas besoin, et même un peu méprisant pour ceux qui aiment vraiment ces outils. Les réseaux restent un moyen de communication. J’ai la chance de pouvoir parler directement avec beaucoup de personnes, donc ça fait partie du travail. J’essaie simplement de trouver une façon d’être à l’aise avec ça. L’humour m’aide beaucoup. C’est une manière de mettre une distance tout en restant honnête. Ça me permet d’être moi-même, sans être totalement exposée. Parfois les gens comprennent le second degré, parfois non… mais ça fait partie du jeu.
Sur l’EP, il y a aussi un featuring avec BEN plg. Comment cette collaboration s’est-elle faite ?
Très naturellement. On s’est rencontrés à Lille la veille. Le lendemain, j’avais une session avec un groupe qui s’appelle Lucie. Il est passé au studio, il était là tranquillement. À un moment je lui ai dit que j’allais poser un couplet. Il m’a dit d’y aller, et on l’a fait comme ça, spontanément. Ce n’était pas calculé du tout, on ne s’était même pas dit qu’on ferait un feat.
J’ai vu aussi que tu avais été accompagnée par plusieurs dispositifs. En quoi ça t’a aidée dans ton parcours ?
J’ai été accompagnée par plusieurs structures : l’EMB Sannois, le FAIR et le Chantier des Francos. Ce sont les trois principaux dispositifs qui me viennent en tête. Au début, mon parcours était celui d’une artiste indépendante, mais ce n’était pas un choix. Aujourd’hui, il y a tellement de propositions artistiques que personne ne s’intéresse vraiment à toi tant que tu n’as pas déjà fait tes preuves. Ces dispositifs m’ont aidée à comprendre l’environnement dans lequel j’évolue : les différents métiers, les interlocuteur·ices, les rôles. Aujourd’hui j’ai plusieurs casquettes : autrice, compositrice, interprète, productrice. Selon les situations, je dois activer l’une ou l’autre. Il y a aussi toutes les questions administratives et financières : comment financer un projet, comment se structurer, créer une association ou une société… Ce sont des choses complexes, et c’est très précieux d’avoir des gens pour t’accompagner. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est que ce sont souvent des interlocuteurs qui n’ont pas d’intérêt financier direct. Ce sont des regards extérieurs, plus neutres. Quand un projet commence à marcher, beaucoup de gens s’y intéressent, mais on ne sait pas toujours avec quelles intentions. Avoir des personnes de confiance pour nous conseiller, c’est très important. Le Chantier des Francos, par exemple, est très axé sur le live. Ça m’a permis d’expérimenter la scène dans de bonnes conditions, avec du coaching scénique, des cours de chant… La scène, c’est quelque chose qu’on ne peut pas vraiment reproduire chez soi.
En parlant de scène, tu fais une tournée au printemps 2026. Tu enchaînes pas mal de dates : comment est-ce que tu vis la scène aujourd’hui ?
J’adore la scène. C’est un moment de partage avec mon équipe et avec le public, mais aussi un moment où je redécouvre mes morceaux. Je suis assez perfectionniste, donc quand un titre sort, j’en suis souvent un peu lassée. Le fait de le rejouer sur scène, avec des gens, ça me permet de me le réapproprier. Et puis rien n’est jamais figé : chaque concert est différent, selon le public, l’énergie, la salle… C’est ce que j’aime dans le live, ce côté unique et toujours perfectible. Voir les gens chanter, c’est aussi quelque chose d’assez nouveau pour moi, et ça fait vraiment plaisir. Au début, on jouait parfois devant très peu de monde. Aujourd’hui, je commence à voir ce que ça veut dire d’avoir son public, et c’est assez fou.
Et comment tu te prépares à ça ?
Je fais plus attention à mon hygiène de vie. Les concerts s’enchaînent, c’est fatigant, il faut gérer le manque de sommeil et l’énergie sur scène. C’est aussi physique : le souffle, les déplacements… Je prends aussi des cours de chant, mais une fois sur scène, il faut surtout lâcher prise et être dans l’instant. Et pour ça, il faut être très connectée à son corps et à ses sensations.
Merci à Asfar Shamsi pour ses réponses ! Merci à Margaux pour l’organisation de cette interview. Enfin, nous remercions chaleureusement Tôt ou Tard pour l’accueil de cette interview.
