Caleborate : « Prendre l’escalier plutôt que l’ascenseur »

Caleborate

En concert à La Bellevilloise

Caleborate : « Prendre l’escalier plutôt que l’ascenseur »

D’une enfance douce-amère sous le ciel bleu de Sacramento, Caleborate a conservé une grande ouverture d’esprit et un optimisme à toute épreuve. Entretien avec l’artiste philanthrope, qui prépare son deuxième concert en France.

Caleb Parker a surgi dans notre panorama avec 1993. Chef d’oeuvre expérimental, cet album teinté de musique électronique se définit par un son hybride et moderne. L’artiste a depuis sorti Real Person, un concentré de soul, de paroles touchantes et de souvenirs gorgés de soleil californien. Surexcité par sa première tournée en Europe, il s’imprègne de chaque mot et écarquille les yeux à chaque nouveauté. Conquis par cet enthousiasme contagieux, on a rencontré l’intéressé quelques heures avant son premier concert français.

Grandir en Californie, à Sacramento, c’est comment ? As-tu été exposé à beaucoup de musique durant ton enfance ?

Mes parents y sont pour beaucoup dans mon lien avec la musique. Ils ne sont pas musiciens, mais très cultivés. Ma mère a toujours voulu que je sois alerte et ouvert d’esprit. À mon avis, c’est pour ça que ma musique touche les gens dans tant de lieux différents. Mon père était auteur, il écrivait des pièces de théâtre. Après, Sacramento, c’est une petite ville. Les gens le savent et ont presque un complexe d’infériorité. J’ai entendu parler de Bordeaux, en France. J’imagine que Sacramento par rapport à San Francisco, c’est comme Bordeaux comparé à Paris. Vivre dans une petite ville m’a donné le temps d’écouter beaucoup de musique et d’approfondir mes loisirs. Les choses auraient peut-être été différentes si j’avais vécu dans une grande ville. Et encore… la musique aurait été là de toute façon.

La Californie est tellement en avance ! Ici en Europe, les gens captent le truc.

La baie de San Francisco a vu naître beaucoup de légendes du rap. Pourtant, elle reste isolée du reste des États-Unis. Comment l’expliques-tu ?

Absolument, c’est fou que tu t’en rendes compte depuis la France ! Faisons un petit cours d’histoire. (rires) Là, tu as New-York, et là, la Californie. (il montre du doigt) Les États-Unis sont nés avec les Treize Colonies, sur la côte est : New York, Boston, etc. Avec l’esclavage, les gens ont commencé à migrer vers la Californie. La Californie est donc différente par nature. Lorsque tu fais le voyage d’est en ouest, tu sens tout de suite la différence. Les gens s’habillent différemment, la culture LGBT a fortement marqué les mentalités. Le progressisme est très fort, et souvent, les autres états le comprennent mal. La Californie, et encore plus la baie de San Francisco, sont tellement en avance ! En tant qu’artiste, ça te mets dans une sorte de bulle, ça te coupe d’une partie du public. Voilà comment je m’en rends compte : ici en Europe, les gens s’identifient, ils captent le truc.

Tu as étudié à l’Académie des Arts. As-tu toujours voulu être artiste ? 

Petit, je rêvais d’être un sportif. Comme n’importe quel enfant, j’imagine. Le sport occupe une très grande place dans notre culture. À quinze ans, j’ai commencé à me demander ce que j’allais faire de ma vie. J’ai vite su que j’allais devenir artiste, mais pas forcément musicien. En terminale, mon père a divorcé pour la deuxième fois et l’écriture est devenue mon exutoire. Au début, c’était juste une catharsis, ça me dynamisait. Ensuite, j’ai réalisé à quel point la musique m’aidait. Et quand je la postais sur Youtube, à quel point elle pouvait aider les autres. J’ai des fans étrangers depuis longtemps. Un petit groupe, certes, mais grâce à eux, j’ai compris que ma musique pouvait parler au monde entier.

Les événements que tu as vécus petit ont-ils impacté ton écriture ? 

Oui, à plein de niveaux. J’ai traversé beaucoup d’épreuves, souvent chargées sur le plan émotionnel et difficiles d’un point de vue financier. Deux divorces, des demi-frères et soeurs à qui j’ai du m’adapter. D’un exutoire pour évacuer le second divorce de mon père, la musique est devenue un exutoire pour l’ensemble de ces épreuves. As-tu vu Inside Man, avec Denzel Washington ? Dans ce film, Clive Owen vole une banque. À la fin, il explique qu’il n’est pas un meurtrier, qu’il a fait ça pour l’argent. En même temps, il le fait pour délivrer un message. Le directeur de la banque et les autres, il a quelque chose à leur apprendre. Transmettre mon message, c’est ça que je cherche à faire.

C’est ça, l’origine du titre « Bankrobber » ?

« Bankrobber » s’inspire plutôt de mon père. Il a créé son propre business, écrit ses propres pièces. Il travaillait pour lui-même, pas pour une entreprise. Le gouvernement et les entreprise cherchent toujours à t’utiliser, à ce que tu bosses pour eux. Ils veulent éviter à tout prix que tu fasses des vagues. À l’inverse, si tu suis ta propre voie, c’est eux qui te doivent de l’argent. Comme un hold-up ! La mentalité de mon père, j’en ai hérité et je m’en sers tout le temps. Faire ce qu’on me dit, ce n’est pas indispensable pour réussir. Voilà ce qu’il m’a appris.

À propos de cette mentalité d’entrepreneur, ta mixtape 1993, c’est du DIY à 100% ?

Effectivement, c’est du fait-maison. Mes potes ont composé les instrus et ont mixé le projet. J’ai créé le visuel moi-même. J’ai même réalisé des clips qui n’ont pas servi, car ils n’étaient pas assez bons. La seule chose que l’on n’a pas gérée, c’est la distribution. L’upload sur les plateformes de streaming. Tout le reste a été fait par mon manager, mes potes et moi. C’est comme ça qu’on a pris conscience qu’on pouvait tout faire sans label. On a créé des produits dérivés avec nos économies et on les a vendus pour se financer. Le succès qu’on a eu localement nous a donné confiance, et nous voilà en France !

As-tu réellement fait la promo de tes premiers sons grâce à des commentaires YouTube ?

Grave ! C’est comme ça que j’ai eu mes premiers fans. D’ailleurs, maintenant que je commence à être connu, il faudrait peut-être que je les efface. (rires) À l’école, on m’a appris à aller droit au but, pour vite capter l’attention. Alors j’avais une liste de cinq choses à dire : 1. J’ai 18 ans et je vais à telle école en Californie. 2. J’ai fait des études de ça et je bosse à côté. 3. J’ai sorti un projet qui s’appelle comme ça. 4. Il est entièrement autofinancé. 5. Tu peux l’écouter ici. Vu que la musique était bonne, les cinquante ou cent personnes qui ont cliqué ont suffit pour lancer le bouche à oreille. Mec, quand j’étais à la fac, je commentais toutes les vidéos ! Sur les ordis en libre accès dans notre dortoir, car je n’avais même pas d’ordi à l’époque. J’y ai passé des nuits entières. Finalement, ça a marché !

1993 est mon projet le plus arty. Real Person m’a aidé à rester honnête et à trouver du sens.

La mixtape 1993 est le projet avec lequel on t’a découvert. C’est à nos yeux le plus varié. L’as-tu abordé différemment de Hella Good, ta toute première mixtape ?

J’aime à penser que 1993 est mon projet le plus arty. J’ai osé davantage. Il y a une grande différence entre la manière dont Hella Good a été reçu comparé à 1993, d’où je viens. Là bas, tout le monde à adoré Hella Good, et a juste kiffé 1993. Dans plein de grandes villes, des tonnes de gens ont adoré 1993, et m’ont dit qu’il était nettement meilleur. J’en ai conclu que je n’avais pas besoin de me restreindre à un style de musique. Avec du recul, j’ai bien fait d’expérimenter. Sans ça, je n’aurais peut-être pas réalisé que je pouvais chanter, par exemple. Essayer des choses, ça ouvre le champ des possibles.

Ta collab avec G-Eazy sur « Want It All » a contribué à te mettre sur orbite. 

Nos styles sont très différents, donc bosser ensemble n’était pas une évidence à la base. Pourtant, ce son a bousculé les choses. Qu’un mec aussi connu que G-Eazy dise qu’il me soutient et accepte de collaborer avec moi, ça a envoyé un signal fort ! En plus, il m’a invité chez lui et m’a donné plein de conseils utiles. « Fais un maximum de scène et rencontre tes fans, c’est essentiel. » Il pèse des millions et il m’a dit : « Va voir tes fans après chaque concert, prends des photos avec eux, parle leur. » Quoi que tu penses de sa musique, faire ça compte tenu de sa célébrité, c’est utra cool ! Il m’a donné envie d’être pareil, si un jour je deviens célèbre. D’aider les autres.

Et le remix de « Soul » avec Big K.R.I.T ? 

Les choses se sont passées différemment, on n’a pas encore eu la chance de se rencontrer, ou même de discuter ! (rires) Par contre, il était fan du morceau et il avait envie d’y prendre part. J’espère avoir l’opportunité de le rencontrer bientôt, quand nous aurons davantage de temps.

Parlons de Real Person, ton dernier album, qui est plus personnel. Avais-tu besoin de rappeler que, malgré ce succès d’estime, tu étais toujours le même ? 

Le monde est devenu étrange, de nos jours. La technologie, la culture, interrogent notre morale en permanence. La seule chose qu’on te demande dans l’industrie du disque, c’est : est-ce que ça sonne et est-ce que ça va vendre ? Dans un tel contexte, cet album m’a aidé à rester honnête et à trouver du sens. C’est un retour à Hella Good, avec plus de bagage : les paroles sont meilleures, je comprends mieux la musique. Le côté hip-hop de mes débuts commençait à disparaître et j’avais envie de le ressentir à nouveau. Mon prochain album va compiler l’ensemble de ces influences, mais avant, il fallait en passer par là. J’espère avoir atteint un bon équilibre entre mes influences hip-hop, soul et électroniques.

Si tu prends les escaliers, tu apprends à mesure que tu montes les marches.

Prendre ton temps, c’est essentiel dans ta démarche. D’où te vient ce recul ? 

De mon entourage. Qu’il s’agisse de mon père ou de mon manager, je suis entouré de gens bien, qui croient en ma musique et l’apprécient à sa juste valeur. J’ai eu la chance de parler avec une fille qui bosse avec Meek Mill. Elle m’a conseillé de toujours prendre les escaliers plutôt que l’ascenseur. Parce que si tu prends les escaliers, tu apprends à mesure que tu montes les marches. Ensuite, tu peux prendre l’ascenseur pour redescendre, si tu veux. Quoi de plus facile ? Et à la base, nous étions là pour signer en maison de disque, pas pour lui demander conseil. Voilà pourquoi j’écoute tout le monde : le bon conseil peut venir de n’importe qui. Tout le mode fait des erreurs, écouter les gens permet d’en éviter certaines.

Qu’attends-tu de ton concert à Paris ?

Paris, c’est dingue ! Obligé, je vais venir vivre ici un jour. J’adore cette ville. Même si c’est un endroit nouveau, j’ai le sentiment d’y retrouver des valeurs familières. La culture, l’importance du hip-hop, font que je m’y sens bien. La seule barrière, c’est la langue. Tout le monde parle anglais, donc ça va, mais bon… Maintenant, j’ai envie d’apprendre une langue étrangère, pour mieux parler avec les gens lorsque je voyage. Pourquoi pas le français !

Enfin, un clin d’oeil à ton morceau « Game Over » : si tu étais un personnage de jeu vidéo, qui serais-tu et quel serait ton super-pouvoir ? 

Oh ! Nathan Drake (un aventurier chasseur de trésors, ndr), dans Uncharted. Il peut escalader n’importe quoi et faire des chutes de dix mètres sans se blesser. J’adore l’humanité de son personnage. En tant qu’humains, on a tous le pouvoir de devenir extraordinaires. Il suffit de s’en convaincre. N’importe qui a l’intelligence nécessaire pour accomplir ce qu’il veut. L’homme n’est qu’une machine, améliorée par les sentiments. Chacun doit maximiser son potentiel, et Nathan Drake sait à la fois s’orienter, se battre, se servir d’une arme, résoudre des énigmes… Il est très doué à ce jeu-là.

Caleborate est de retour dans la capitale le lundi 3 décembre, pour son concert à la Bellevilloise avec Dillon Cooper, dans le cadre du Paris Hip-Hop Winter. Un événement qui promet un hiver sensiblement plus chaud que la normale parisienne. 

Caleborate

En concert à La Bellevilloise