Camille Yembe impose une pop nourrie par le rap et le vécu

Camille Yembe impose une pop nourrie par le rap et le vécu

À l’occasion de la sortie de son premier album, Camille Yembe revient sur la construction d’un projet pensé comme une œuvre totale. En racontant des récits intimes dans la pop, l’artiste dessine un univers où la vulnérabilité se mêle à la force, et où chaque détail, du son à l’image, participe à raconter une histoire plus vaste. Dans cet interview, elle évoque ses collaborations, ses choix artistiques, sa vision de la pop et la manière dont son vécu façonne une esthétique pleinement assumée.

On parle de toi sur le média depuis quelques temps avec tes sorties (premier EP, clips…).  Aujourd’hui, on se rencontre dans le cadre de la sortie de ton album. Comment tu te sens à l’approche de cette sortie ?

Je me sens à la fois excitée, parce que c’est un album. Quand tu veux être chanteuse, artiste, c’est un peu un objectif, un rêve : sortir un premier album. Et en même temps, tant que je n’y suis pas, je ne me rends pas vraiment compte de ce qui va sortir.

Est-ce que tu accordes plus d’importance au format album qu’au format EP ?

Oui, j’y accorde une certaine importance. J’ai quand même beaucoup consommé d’albums, j’en ai écouté énormément. Et je pense que ça joue aussi parce que l’industrie elle-même ne perçoit pas de la même manière un album et un EP : l’album est vu comme un projet plus abouti, plus réfléchi.

Et dans mon cas, cet album est beaucoup plus construit et pensé que mon premier EP. Il a été conçu comme un projet dans son entièreté dès le départ. Je savais déjà de quoi j’allais parler.

Donc tu as pensé ce projet dès le début comme un album ?

Oui. Contrairement à l’EP, qui aurait presque pu être une mixtape. C’était un mélange de chansons anciennes et nouvelles, sans ligne directrice aussi claire. Là, j’ai vraiment abordé le projet en sachant exactement ce que je voulais raconter.

Est-ce que ça a changé ta manière de travailler ?

Oui, un peu. Pour l’EP, je cherchais encore la couleur, les bons producteurs, les bonnes collaborations. Là, je savais déjà avec qui je voulais travailler. J’ai notamment beaucoup travaillé avec Armand Tournier et Paco Del Rosso, qui a aussi assuré la réalisation de tout l’album. Le fait de travailler avec peu de personnes, et toujours les mêmes, crée une vraie cohérence. Et puis tout s’est fait sur un temps beaucoup plus court. En un an, j’ai fait toutes ces chansons. Je pense que c’est parce que je savais précisément ce que je voulais dire : il suffisait d’avoir les compositions, les accords et je pouvais me livrer.

J’ai découvert Armand via Swing et on retrouve justement certaines sonorités dans ton projet. Comment s’est construite cette alchimie ?

Armand a une vraie patte, une signature. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller chercher ce qu’il apporte et de voir comment on peut fusionner ça avec ce que moi j’entends. Même si on a des références communes, ce n’est pas forcément son univers de base, mais on a trouvé un terrain d’entente. Il y a vraiment un échange, une relation artistique forte. Et il a clairement apporté quelque chose à l’album.

Comment tu fais pour intégrer l’univers des autres sans te dénaturer ? Comme ce que tu as pu faire avec Ino Casablanca. 

C’est intéressant de prendre Ino comme exemple. Ce qui fait sa marque, au-delà même de ses productions, c’est son groove, sa manière de topliner, de chanter, de rapper. Tu l’entends immédiatement. Même sans production, tu le reconnais. Et c’est ça, une forte personnalité artistique.

Avec lui, en studio, je lui ai dit : “Aujourd’hui, le challenge, c’est que je ne veux pas qu’on entende une version attendue de toi, mais vraiment toi dans mon univers, qui est plus pop, plus rock.” Il a été directement partant. Et ce qui est fort, c’est que même en s’adaptant, il reste identifiable. Sa voix, sa manière d’aborder la musique restent intactes.

Tu savais dès le départ que tu aurais des featurings sur cet album ?

Pas du tout. Au début, je pensais même qu’il n’y en aurait pas. Puis, en avançant, je me suis ouverte à cette idée. Lous s’est imposée assez naturellement. On est toutes les deux de Bruxelles, et j’avais besoin de personnes avec des parcours qui résonnent avec le mien.

Mon album est très intime, donc je ne voulais pas de featurings “gratuits”. Avec elle, on a passé du temps ensemble, on a beaucoup parlé. Elle a écouté mes maquettes, et c’est elle qui a choisi le morceau sur lequel elle voulait poser. C’est devenu une évidence. Et au-delà de ça, j’étais très heureuse de faire un featuring avec une femme noire. Dans la pop francophone, c’est encore peu représenté, et je trouve ça important de faire exister ces présences.

Et pour ton autre feat avec Ino ?

On s’échangeait déjà beaucoup sur Instagram. Il m’avait envoyé son album EXTASIA avant sa sortie, je lui avais envoyé des maquettes. Et naturellement, ça s’est fait. Je voulais travailler avec des gens que je trouve vraiment forts. Et lui, il fait partie de ces artistes-là. Même dans son univers, il y a quelque chose de très personnel, de très vécu.

Ton album est très intime, mais tu te présentes avec une vraie force. C’était voulu ?

Oui, totalement. Ce qui représente le mieux mon album, c’est la pochette. C’est intime, ça parle de choses parfois dures, cabossées. Mais je le vois aussi comme quelque chose de fort, presque comme une réappropriation de mon histoire. Il y a une notion de dignité, de fierté. Comme un drapeau qu’on élève. C’est vraiment ça que je voulais exprimer : quelque chose de digne, de droit, malgré tout.

Tu utilises souvent la répétition dans tes textes. Pourquoi ?

Quand j’ai écrit Rien à fêter, je me suis rendu compte que je répétais beaucoup les mêmes thèmes : ma famille, le fait d’avoir quitté le foyer, la précarité… Ça m’a surprise moi-même. Mais je pense qu’un sujet ne peut pas être épuisé en une chanson. On peut l’aborder sous plusieurs angles, avec plusieurs tons. Chaque répétition apporte une nuance différente. Et surtout, je n’ai pas voulu me brider. Si j’avais besoin d’en parler plusieurs fois, c’est que c’était nécessaire.

Il y a aussi une dimension presque narrative, comme si tu multipliais les points de vue…

Oui, exactement. Comme dans une enquête : chaque chanson est un témoignage différent. Chaque angle apporte une pièce supplémentaire au récit. Même si je répète certains thèmes, ce n’est jamais la même chose. Ça complète la compréhension globale.

Pourquoi avoir intégré la voix de ton père dans un interlude ?

J’avais besoin d’une voix avec du poids, une voix liée directement à mon histoire. Avec mon père, on s’est retrouvés à l’âge adulte et on a aujourd’hui une relation apaisée. Il faisait sens dans ce projet. Et surtout, il est lié à ce que je raconte, même indirectement. Mon histoire, mes questionnements, tout ça le concerne aussi.

Je lui ai envoyé une note vocale, sans lui expliquer exactement le contexte. Il a répondu sincèrement, et il a découvert plus tard que sa voix était dans le projet.

Tu sembles avoir une vision très précise, aussi bien musicalement que visuellement. Comment tu construis ton univers ?

Pour moi, l’image est essentielle. Comme la répétition dans la musique, il y a aussi une répétition dans l’image : une manière de dire la même chose autrement. Je voulais faire exister un récit populaire dans la pop, un récit qu’on retrouve davantage dans le rap : des histoires de précarité, de familles dysfonctionnelles, de réalité sociale. Et je voulais que ça existe dans la pop sans le lisser. Mon challenge, c’est de dire : je fais de la pop, mais avec mes codes, mon vécu, mon langage.

Tu travailles aussi beaucoup le visuel comme une performance ?

Oui, j’aime que chaque clip pose une question, laisse des indices, ouvre des lectures différentes. Pour moi, le visuel représente presque 40 à 50 % du message. Sans lui, la chanson n’a pas le même impact. Je veux que les gens se demandent à chaque fois : “Qu’est-ce qu’elle va proposer ?

Sur scène, comment tu vis cette montée en puissance ?

C’est très stressant. Parce que ce n’est plus seulement moi dans mon intimité, c’est un public, une attente, une responsabilité. J’ai parfois des frustrations, parce que j’ai envie d’aller plus vite que ce que mon expérience me permet. Mais en même temps, c’est l’un des endroits que je préfère dans mon art. C’est là que je me dépasse le plus.

On sent une exigence forte dans tout ce que tu fais…

Oui, j’ai une exigence élevée. Je veux être excellente partout. Mais ce n’est pas une logique de compétition. C’est une manière de me pousser. Et puis je suis très inspirée par les artistes “360”, ceux qui sont forts autant dans le texte, le son, l’image, la scène. C’est ce niveau-là que je vise.