J. Cole – The Fall-Off

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6/02/26

J. Cole

The Fall-Off

Note :

Longtemps annoncé comme étant son dernier projet, le rappeur de Fayetteville a décidé de voir les choses en grand en se frottant au fameux double-album. Un pari risqué, audacieux mais bien trop gourmand.

Dans notre chronique dédiée au dernier album d’A$AP Rocky, on constatait un rollout marqué par une conjoncture capricieuse des événements ne jouant pas tous en sa faveur. Si pour Rocky ces facteurs ont eu un rôle majeur dans cette attente perpétuelle, il s’agit d’une autre histoire pour J. Cole qui, lui aussi, sait créer un momentum autour de son art.

À l’instar d’un marathonien, Cole gère méticuleusement sa carrière et l’héritage qu’il désire laisser, se plaçant ainsi en contrepoint dans une industrie préférant des artistes plus adeptes du sprint. En favorisant l’auto-critique comme socle de réflexion, il s’est questionné sur des problématiques qui taraudent bon nombre d’artistes : le plafond de verre et la marge de progression. 

De ces interrogations résultent une vision plus définie sur ce qu’il souhaite réaliser pour atteindre une plénitude : « Lorsque j’avais la vingtaine, à l’époque où 2014 Forest Hills Drive est sorti, j’avais cette réputation de « storyteller », d’architecte d’album, de compositeur de chansons émotionnellement chargées comme « Love Yourz ». J’avais perdu cet instinct et j’ai essayé de l’obtenir à nouveau en écrivant des textes solides avec des punchlines sauf que ça tombait à plat. À ce moment-là, j’ai compris que j’avais perdu quelque chose à ce niveau. J’avais tout donné pour arriver à ce succès, l’album marchait très bien, la tournée aussi mais j’étais peut-être devenu trop à l’aise. Je me suis demandé si je ne devais pas prendre ma retraite puis j’ai réalisé que je ne pouvais pas partir sans atteindre mon meilleur niveau possible même si ça allait prendre du temps. Je savais qu’un album était taillé pour ça, je ne connaissais pas encore son nom. » [Source : A Safe Place Podcast, 2023]

Les premiers indices concernant cet opus sont distillés en 2018 dans le morceau de clôture de KOD, intitulé “1985 – Intro to “The Fall Off”” qui sert de mise en bouche à ce que sera The Fall-Off sur le plan thématique : la chute de grâce des artistes. Au cours des années suivantes, il n’a cessé de promouvoir le projet à coup de vidéos promotionnelles, de morceaux tests (“t h e. c l i m b. b a c k”, “Lion King On Ice”) ou via des photos dévoilant sa feuille de route sur laquelle figure The Fall Off comme ultime étape.

Dans sa quête perpétuelle de challenge, celui qui a effectué des records de certifications en jouant à l’ermite du game (plusieurs albums certifiés sans aucun featuring) a décidé de prendre tout le monde à rebours en multipliant les collaborations. L’objectif? Se confronter aux meilleurs profils pour se diversifier et entraîner sa plume.

Cela donne lieu à plusieurs bons projets de son label Dreamville (Revenge Of The Dreamers III, D-Day : A Gangsta Grillz Mixtape), des aventures en solo (The Off-Season, Might Delete Later), un festival annuel (arrêté depuis 2025) et enfin une série de featurings de haut vol (6LACK, Young Thug, Travis Scott, Benny The Butcher…)

Une stratégie payante puisque c’est en croisant le fer avec 21 Savage (“a lot”) puis avec Lil Durk (“All My Life”) qu’il va glaner ses premiers Grammy Awards. Dans cet élan de succès collaboratif, il répond à l’appel de Drake pour figurer sur “First Person Shooter” et annoncer une tournée commune… avant de devenir une victime collatérale du clash opposant le canadien au good kid de Compton.

Loin d’être prévu dans son plan censé l’amener à The Fall-Off, Cole sort les crocs (“7 Minute Drill”) puis, ne se sentant pas d’humeur belliqueuse, a décidé de se retirer de la confrontation avec un mea culpa face à un public désarçonné. S’inscrit-il dans l’esprit hip hop? Est-il toujours dans le top 3 des rappeurs mainstream? Telles sont les questions qui ont déferlé sur les réseaux à l’issue de son geste. Certains aimeront définir le hip hop comme une compétition par essence et à cet égard, l’artiste est resté fidèle à la discipline par l’humilité dont il a fait preuve face à ses propres valeurs.

Nul doute que cette bataille musicale dont les enjeux portant sur l’intégrité et la chute artistique ont accompagné l’esprit du rappeur qui a enfin décidé de dévoiler son auto-proclamé “magnum opus” (traitant ironiquement des mêmes sujets) avec une excellente mixtape nommée Birthday Blizzard ‘26.

De quoi le tirer vers le haut ou précipiter sa chute?

Une Dreamteam?

Là où le talon d’Achille du rappeur résidait dans des productions parfois monotones, on pouvait redouter ce travers quant à l’omniprésence de T-Minus dans les crédits et un possible un manque de variété de facto.

Toutefois, il s’est entouré de ses plus proches collaborateurs (Omen) ainsi que d’autres partenaires plus occasionnels (Powers Pleasant, Beat Butcha, Jake One, Tae Beast, Westen Weiss, FnZ, Carter Lang, Boi-1da, The Alchemist…) pour façonner une bande originale éclectique de son tour d’honneur.

En ce sens, Cole propose une revisite complète de son catalogue dans laquelle ses différents ères peuvent être entendues. Qu’il s’agisse de Born Sinner (“The Let Out”, “Only You”), de 2014 Forest Hills Drive / 4 Your Eyez Only / KOD (“SAFETY”, “Run A Train”, “Legacy”) ou de The Off-Season / Might Delete Later (“Two Six”, “Poor Thang”) pour ne citer qu’eux, il récompense sa fanbase en piochant à travers plusieurs époques dans un souci de nostalgie.

Toutefois, J. Cole se positionne aussi à leur place en profitant de ce projet pour adresser un clin d’œil à toutes celles et ceux ayant participé à son éducation musicale. Cela se manifeste de façon subtile via des samples ou des interpolations hommages (sample de “The Light” sur “I Love Her Again” qui s’inspire de Common, interpolation de “Elevators (Me & You)” sur “The Villest” en compagnie d’Erykah Badu, refrain emprunté à “How’s It Goin Down” de DMX sur “Life Sentence”…).

Avec une palette aussi diversifiée, l’artiste de Fayetteville navigue entre des ambiances ouatées (“I Love Her Again”, “and the whole world is the Ville”, “Run A Train”, “Bunce Road Blues”…), parfois teintées d’adrénaline (“Two Six”, “WHO TF IZ U”, “Poor Thang”…) permettant d’alterner les propositions. Néanmoins, si les quelques morceaux nommés apportent du relief, d’autres sont symptomatiques des carences de Cole vis-à-vis du choix des compositions.

On pense notamment à “The Let Out”, “Life Sentence”, “Only You” ou encore à “Quik Stop” dont les boucles de guitare dénuées de caractère empêchent les morceaux de briller davantage. Cependant, s’il y a bien une figure majeure dans la vie de l’artiste, il s’agit ni plus ni moins de sa ville : Fayetteville.

Fayetteville : 4 Your Eyez Only

Au sein de ce long format, Cole fait de Fayetteville son centre de gravité en nous faisant plonger dans la ville à travers sa propre perception. Par l’appellation numérologique des disques (29 et 39), il nous embarque dans le sillage de ses pensées lorsqu’il avait vingt-neuf et trente-neuf ans.

Sans être purement accessoire, ce concept demeure très intéressant car il opère une distinction dans l’approche stylistique des textes. En mettant l’accent sur l’écart d’âge, il crée un parallèle axé entre un egotrip juvénile et vindicatif mis en tension avec une écriture plus mature encadrée par des mélodies appuyées. 

Dans le cadre de la visite de la ville, le morceau “Two Six” se charge de l’introduction du cadre de l’histoire et nous présente la persévérance de J. Cole dans la quête de son rêve. Même s’il s’auto-proclame comme un fier représentant de ses terres, il prend soin de ne pas draper Fayetteville d’un rideau enchanté afin de nous présenter ses travers.

On en tient pour exemple le refrain entêtant de “The Let Out” qui juxtapose les moments de divertissement et de danger qui découlent du changement de statut de l’artiste. Outre la violence physique, il y a également l’agressivité sociale s’articulant sur la distance qui le sépare désormais de la dure réalité des locaux.

Quand bien même Cole est connu pour l’humilité de son quotidien, la loi de la logique implacable prend le pas sur celle de la compassion. 

Il en fait état sur l’excellent “SAFETY”, un titre qui s’appuie sur la forme de notes vocales laissées par un ami lui adressant des anecdotes peu tendres de la vie des habitants et de leurs sentiments partagés entre la fierté et l’envie : 

Few things are better when a nigga from the bottom get rich

Although I’m sure it brings its own set of problems

Most of the city love you, though a couple seem jealous of your stardom

De ces sentiments contrastés naît naturellement un décalage aux allures de dilemme pour les locaux : Faut-il soutenir la star de la ville ou l’ignorer à cause de sa nouvelle condition sociale ?

Même s’il aurait souhaité obtenir un soutien infaillible de leur part, la poursuite de son rêve l’a ostracisé du reste de sa communauté et ce, malgré la pureté de ses ambitions et du respect envers les siens.

Par la présence de ces reproches, Cole s’accorde tout de même un droit de réponse. C’est aux côtés de Future qu’il s’épanche sur cette problématique dans le mélancolique “Run A Train” où il évoque sa solitude face au manque de compréhension : 

Fuck do you know ’bout my passion?

Fuck do you know ’bout my pain?

Fuck do you know ’bout my struggle?

Fuck do you know ’bout Jermaine?

À l’écoute de ces quelques morceaux, on pourrait se demander s’il ne s’agit pas d’une simple posture dominée par un caractère hypocrite de la part des habitants mais aussi du patron de Dreamville. C’est là que réside toute la lutte du rappeur : retomber à nouveau amoureux de son quartier en assumant la responsabilité de son statut qui peut autant être un sujet d’estime que de malveillance.

Fayetteville représente ainsi le symbole de tout ce paradoxe avec lequel Cole doit compter malgré un biais du survivant (“WHO TF IZ U”) afin d’instaurer une relation équilibrée entre les deux parties. En ce sens, il fait le nécessaire pour s’écarter d’une vision égoîste et témoigner sa reconnaissance (“and the whole world is the Ville”) et souligner l’importance du rôle de sa femme dans sa vie sur “Life Sentence”.

En revanche, bien que les sujets évoqués valent tous la peine d’être traités, ils souffrent d’une superposition thématique s’étendant sur l’entièreté de la tracklist. Sans jouer au jeu des similitudes, nous pouvons aisément créer des groupes de morceaux liés par des axes semblables (“SAFETY” / “Man Up Above” / “Drum n Bass”/ “Old Dog” / “Bunce Road Blues” ou encore “Life Sentence” / “Only You”…) et ce, malgré leurs qualités intrinsèques respectives.

Compte tenu de la durée de l’album, le séquençage ne rend pas justice à la valeur des morceaux qui, pour certains, sont dans l’obligation de trouver un écho en dehors du format imposé par l’expérience. Ainsi, une concision aurait été bienvenue afin de laisser davantage d’espace pour l’autre grande thèse avancée par son auteur : la chute de grâce dans l’industrie.

Big as the what?

Concernant ce thème, il nous adresse quelques balises de compréhension sur l’instabilité qu’impose ce métier à haute exposition. À travers son récit, il prend du recul en acceptant l’idée d’un cycle naturel inévitable dans lequel sa génération devrait d’ores et déjà céder sa place pour la suivante.

Sans tomber dans la panique, il analyse froidement l’hypocrisie du milieu (“Bombs in the Ville/Hit the Gas”) tout en remarquant sur “Lonely at the Top” que ses idoles ont troqué des micros et des hoodies contre des verres de vin et des costumes :

They pockets got too grown, for some it seems that love is gone

And now they pass the time with expensive glasses of wine at locations with the finest accommodations

And I ain’t hatin’, just more so thinkin’ ’bout complacence and the realization that one day that’s what my fate is

Puisque ce métier naît avant tout de la passion, il convient d’entretenir cette flamme comme il l’admet volontiers : « Pour rester au top et perdurer, tu dois trouver des façons pour retomber amoureux du rap, c’est comme un mariage. » [Source : A Safe Place Podcast, 2023]

En considérant le rap comme une relation à part-entière, Cole suit les pas de Common sur l’excellent “I Love Her Again” où il raconte son rapport tumultueux avec la musique personnifiée sous les traits d’une femme. Toutefois, il démontre sur le poignant “Quik Stop” que son combat intérieur n’est pas vain puisque son honnêteté artistique se traduit par le soutien inconditionnel de ses fans qui donnent du sens à la trajectoire de sa vie d’artiste. 

Une réflexion qui n’est pas sans rappeler le discours de Drake sur la valeur du succès aux Grammy Awards.

Avec les pieds bien ancrés au sol et les idées claires, Cole en profite pour étayer ses réflexions sur l’absurdité des clashs avec une allusion à la bataille de 2024. Pour ça, rien de mieux que de réécrire l’histoire conflictuelle de 2Pac et Biggie (“What If”) afin de confronter le véritable ennemi de la fameuse chute.

Par cette posture moralisatrice mais bienvenue, il nous adresse implicitement la question suivante : à qui profite le crime? À cette interrogation, Cole nous offre cet album à titre de réponse, tel un antidote contre l’ego. 

Au sein de cet album, Cole adopte un aspect contemplatif, empirique, quasi journalistique où sa plume lui permet de prendre de la distance à sa guise tout en investissant une part d’introspection importante. En contournant l’unique définition de la chute, il parle établit des parallèles précieux pour quiconque ne souhaite pas tomber dans les travers retors de la vie.

D’un point de vue technique, c’est un véritable bijou de narration couplé à des flows toujours assez variés pour ne pas ennuyer l’auditeur·ice. Néanmoins, le défi d’un double disque est un exercice complexe.

Quand bien même on devine où il veut en venir d’un point de vue théorique, la pratique un peu trop gourmande de l’artiste devient un point faible en récompensant quantitativement le fan avec une tracklist gargantuesque voire indigeste.

Pour autant, ce projet est à l’image de son auteur : immensément honnête, parfois maladroit mais profondément généreux.