Orelsan – La fuite en avant

07/11/25

Orelsan

La fuite en avant

Note :

Orelsan en 2025, c’est le rappeur qui annonce 10 dates à l’Accor Arena, et qui va toutes les remplir. C’est le rappeur qui peut inviter l’un des deux Daft Punk sur son album. C’est le rappeur que nos parents connaissent, voire apprécient. Mais après plus de 15 ans de carrière et quatre albums abordant toujours peu ou prou les mêmes thèmes à différents stades de sa vie, que nous réserve ce cinquième opus, annoncé en même temps que sa paternité en grande pompe dans tous les médias ? Orelsan s’est-il encore assagi, renouvelé ? A-t-il fait le bilan de ses angoisses ? Va-t-il nous parler des mêmes choses qu’à son habitude ? Analyse.

Tu l’as voulu, tu l’as eu”.

Le décor est posé d’emblée avec “Le pacte”, morceau d’ouverture typique d’Orelsan, digne successeur d’un « Raelsan » (2011) ou d’un « San » (2017), théâtral, dramatique. Le sample de violon rappelant les génériques de JT de TF1 donne aux confessions du rappeur caennais un grand vernis de gravité. “Tu l’as voulu, tu l’as eu” répète-t-il gravement et inlassablement. Orelsan s’adresse à lui-même, abordant son propre succès, son rôle, sa célébrité, son statut dans la sphère publique. En bref, et comme souvent, il affronte son reflet dans le miroir. C’est la première pierre posée d’un album qui ne parlera que de ça : affronter ses choix, ses peurs, son image et ses contradictions. Le problème, c’est qu’à la fin du premier morceau, qui est l’un des sommets lyriques et musicaux de l’album, on a déjà tout écouté (ou presque).

Un autre sommet du disque est le morceau « La petite voix », ayant déjà fait couler beaucoup d’encre à cause d’une attaque directement adressée à Kylian Mbappé et sa famille, à laquelle le principal intéressé a répondu sur X.

Sur une production sombre et tendue, Orelsan laisse parler une version de lui-même nourrie des commentaires, des tweets, et des reproches accumulés au fur et à mesure des années : «On sait pas si t’es woke, si t’es réac’ », « Tu parles pas des vrais sujets», « Regarde l’état d’ta fanbase, c’est une cata’ »

Ce morceau, qui s’avère être un véritable « auto-clash », est l’un des rares du projet où l’écriture retrouve cette précision qui a rendu le rappeur normand si fort et reconnaissable par le passé.

Le problème, c’est que ce morceau donne lieu à la naissance d’un double maléfique, Sama, à qui est dédié le titre suivant, symptomatique des problèmes de cet album. Orelsan y écrit une sorte de deuxième « Suicide social », titre culte de son deuxième album Le chant des sirènes (2011), et tombe dans l’auto-parodie. L’excuse du personnage de Sama permet à Orelsan de retrouver ce ton sur-dramatique assez agaçant, et de dérouler son jeu habituel : d’établir la liste des Français, la liste des clichés, la liste des minorités, la liste des figures politiques… La ressemblance est criante, il suffit d’en comparer les textes :

-« Tous ces politiques véreux qui pensent qu’à grimper les échelons », « Sama » (2025) / « Adieu les banquiers véreux, le monde leur appartient », « Suicide social » (2011).

-« Ces employés banals, ces garagistes qui t’arnaquent, ces cadres qui sucent des patrons qui veulent gruger la flat tax », « Sama »(2025) / « Adieu ces p’tits patrons, ces beaufs embourgeoisés, qui grattent des RTT pour payer leurs vacances d’été, adieu les ouvriers, ces produits périmés », « Suicide social » (2011)

-« Ils parlent de société mais la seule chose qu’ils kiffent, c’est eux, comme les gays qui baisent des mecs qu’ont la même tête qu’eux », « Sama » (2025) / « Les Bisounours et leur pouvoir de l’arc-en-ciel, qui voudraient m’faire croire qu’être hétéro c’est à l’ancienne, tellement susceptibles, pour prouver qu’t’es pas homophobe, faudra bientôt qu’tu suces des types », « Suicide social » (2011).

Les exemples de ce style s’accumulent. Même dans la conjecture du personnage exprimant un ras-le-bol complet et une exécration complète de la société (thème extrêmement cher aux yeux d’Orelsan), a-t-on vraiment besoin de ce genre de textes dans le rap ? Pas certain, non. Qui plus est avec une telle redondance.

Et les auto-références, les répétitions malvenues continuent d’affluer dans ce projet ; volontaires ou non, ce n’est pas toujours évident à dire. Dans « Internet », Orelsan se perd dans un flux d’idées qui se succèdent sans lien, comme un historique YouTube ou Instagram déroulé en vitesse. Le morceau tourne autour d’un sample du morceau « Péon » (2022), son featuring avec Vald, mais la production trop légère et l’écriture dispersée empêchent ce morceau (ou cette interlude ?) de réellement marquer.

Avec « Osaka », Orel revient sur le terrain assez classique de l’ego-trip, avec des punchlines qui semblent sorties de son cahier de rimes en 2011 : « T’écoutes mon album quand il sort à minuit comme les chômeurs ». 

Cette impression d’un morceau anachronique revient plusieurs fois sur le projet, comme sur « Encore une fois » avec Yamê, où Orelsan entame le morceau avec le flow de « Change de potes » (2013). L’ambiance nostalgique y est volontairement assumée, thème de la régression alcoolisée. Yamê joue le rôle de « l’ancien Orelsan », celui qui refuse de grandir. Le morceau aurait pu être intéressant s’il n’était plombé par un refrain en « lalalala » franchement décevant. Heureusement, le couplet de Yamê équilibre le tout, avec une interprétation très incarnée.

On sent aussi quand Orelsan se veut radio friendly ; avec « Ailleurs », seul morceau clippé avec les images du film accompagnant l’album, Yoroï, on a presque le petit frère de « La Terre est ronde » (2011), sans doute le morceau le plus connu et tubesque d’Orelsan. En bref, sur la plupart des morceaux, on a cette impression frustrante de « réchauffé ».

La fuite en arrière

Tout le projet tourne autour de la vie privée d’Orelsan ; il nous en dévoile presque tous les pans : son enfant, sa compagne, ses amis, ses parents, sa famille, les gens qu’il croise dans la rue… 

« Deux et demi » est sans doute la plus grande réussite émotionnelle de l’album. Dans ce morceau assez touchant, Orel parle de la grossesse de sa compagne avec finesse, sensibilité, humour, comme il sait très bien le faire, tout en gardant un détachement et une autodérision appréciables : « Compte sur moi, j’vais flipper pour trois ». 

Le morceau incarne ce mélange de bonheur et de panique que beaucoup reconnaîtront (ou comprendront). L’écriture est simple mais juste, la mélodie est douce, le ton est sincère.

Mais tout comme pour « Sama » après « La petite voix », les efforts de ce morceau sont gâchés par « Dans quelques mois ». Ce titre, le neuvième de la tracklist, est en quelque sorte le miroir anxieux de « Deux et demi ». Orelsan transfère le sujet sur une gamme de piano en mineur : « Il arrive bientôt, j’serai jamais prêt ». 

On y passe de l’émerveillement à la panique adolescente. Orelsan nous laisse l’impression de quelqu’un qui réalise tardivement qu’il est adulte, rendant malheureusement le morceau plus inquiétant et pathétique que touchant. On retrouve le même genre de maladresse dans un morceau comme « Boss », titre à l’humour décalé où Orelsan décrit sa compagne comme une véritable « dictatrice de foyer » : « En vrai c’est elle le mâle alpha ». Sauf que l’humour ne prend pas : cette espèce de rengaine à la Bigard n’est pas spécialement de bon goût : « C’est ma femme qui fait la loi à la maison, faut pas croire ». 

Évidemment que tout cela relève du second degré et que le morceau explore des thèmes plus intéressants, comme ceux des relations de couple et des équilibres complexes à trouver, mais tout de même… C’est lourdaud. Cela vaut également pour « Oulalalala » avec le groupe sud-coréen Fifty Fifty, de mauvais goût dans son ambiance musicale complètement cheap et son refrain raté (rappelant les heures les plus sombres de la carrière du caennais à l’instar d’un morceau comme « Ah la France »). Le texte tombe également à plat : « Ouh, j’crois qu’j’vais quitter ma wife (…) pour passer le reste de ma vie dans sa chatte ». Étonnant qu’un tel morceau succède à un titre abordant le thème de la paternité.

Musicalement, le disque contient plusieurs moments intéressants, comme sur sa conclusion, « Yoroï », produit par Thomas Bangalter, la moitié de Daft Punk. Le morceau a une incontestable ambiance à la « Random Access Memories » (2013) ; la guitare nous renvoie à « Give Life Back to Music », tandis que les percussions et le groove rappellent un morceau comme « Motherboard ». L’ensemble évoque, à dessein, un générique d’anime. Mais là encore, le texte est plat, pas spécialement inspiré ; « Chaque épreuve est juste un nouveau chapitre dans ton biopic ». Dans le thème, Orelsan a fait bien mieux sur « Notes pour trop tard » (2017), même si bien sûr ces deux morceaux n’ont pas le même objectif de conclusion pour leurs projets respectifs.

La frustration ultime a lieu sur « Soleil levant » ; Orelsan a beau affirmer au micro de Mehdi Maïzi sur France Inter qu’il n’y avait aucun esprit de compétition sur le morceau, la réalité sonore dit l’inverse : quand SDM arrive (le seul featuring rap de l’album, il faut le préciser), la production change, devient plus nerveuse, plus trap, plus puissante. Et son couplet est plus percutant que celui d’Orelsan, qui revient pour la fin du morceau sur la production d’origine… À ce compte-là, autant donner une interlude au rappeur du 92i.

Un album de transition… pour aller où ?

On termine l’album avec une impression assez désagréable ; celle d’avoir écouté la version audio de « Bref 2 » de Kyan Khojandi, un album mettant en scène un homme de plus de 40 ans, qui découvre tardivement des évidences émotionnelles et qui les expose comme des révélations choc… « J’ai enfin compris qu’les embrouilles font partie d’l’amour », « C’est la petite voix qui dit t’iras nulle part, baise-la, quitte-la ».

Ce genre de propos ne semblent plus vraiment d’actualité pour un artiste de la trempe (et de l’âge !) d’Orelsan. Un album assez décevant donc, et plutôt inquiétant pour la suite. Où va aller Orelsan ? Le besoin de renouvellement semble crucial.