Que vaut ‘Validé’, la première série sur le rap en France ?

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Que vaut ‘Validé’, la première série sur le rap en France ?

Après l’échec Taxi 5, Franck Gastambide revient à ses premiers amours en signant Validé, nouvelle création originale Canal+ qui nous plonge dans l’univers impitoyable du rap français. Blindée de caméos célèbres et non sans ambition, les dix épisodes peinent pourtant à convaincre sur tous les tableaux. Décryptage.

Comme un symbole, la nouvelle série de Franck Gastambide sort ce vendredi, le 20 mars, le même jour que les albums de Soolking, Jok’Air ou de sa propre bande originale. Le vendredi est un jour de sortie dans le monde de la musique. Dans celui du rap, il est devenu le jour à marquer d’une croix blanche, celui qui vous indiquera si votre album est un flop annoncé ou un succès en devenir, à J+7. Un jour qui peut construire ou détruire des carrières. Validé ne se trompe pas de cible en construisant sa promo sur un lexique et des codes propres au web, en utilisant l’emoji « V » sur la typographie de son titre, qui renvoie lui-même à un examen de passage pour tout rappeur voulant être pris au sérieux. Que ce soit par l’appui d’un grand nom du rap, d’une maison de disques ou simplement par l’appui de sa rue, de la street.

Ce croisement des univers est au centre de la série de Gastambide, qui conduit son personnage principal, Clément (joué par le rappeur Hatik), à devoir faire preuve de la plus grande capacité d’adaptation pour traverser des mondes parfois opaques, souvent hostiles. Car le rap n’est pas une musique comme les autres, et le réalisateur a très bien compris qu’il y avait dans le rap français une matière narrative à exploiter : un rappeur peut réussir et chuter en quelques heures sur un coup de tête, une erreur de communication ou le réflexe malheureux d’un mode de vie passé.

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@Mika Cotellon

Clément (vrai prénom de Hatik) possède justement ce background caractéristique. Faute d’un père présent, il doit endosser le costume de celui qui parviendra à garder son foyer intact, le poussant ainsi dans une urgence de vie de tous les instants. Épaulé par son meilleur ami et son cousin, il tente sa chance au détour d’un Planète Rap qu’il parviendra à pirater de l’intérieur, au nez et à la barbe de son idole, Mastar (joué par un Sam’s à contre-emploi). C’est là une des meilleures idées de la série, à savoir de remettre au centre de l’histoire du rap ces instants de grâce que peuvent être des freestyles d’anthologie, lâchés au bon moment, dans le bon timing. Des instants de vérité qui montrent la capacité des protagonistes à survivre dans une atmosphère de « sueur » (dixit le personnage de Louise) et de compétition. Cet élan de virtuosité coûtera finalement à Clément l’hostilité de son idole, qui voit dorénavant en lui une menace à son hégémonie. Les fauves sont lâchés. « Apach » (le nom de rappeur de Clément) va signer chez Jungle. On ne fait pas plus explicite.

Guidé par Inès, la directrice artistique du label (jouée par Sabrina Ouazani), Apach va tenter d’exploiter son buzz naissant en transformant l’essai par un premier album. Une virée au cœur des maisons de disque plutôt savoureuse qui n’épargne pas les têtes pensantes et donnent à la série ses meilleures séquences, à savoir quand elle montre l’envers du décor. Dans cet envers, le rap est dirigé par des hommes blancs, sûrement issus de grandes écoles, qui font la pluie et le beau temps et ont entre leurs mains le destin d’écorchés vifs dont ils ne comprennent pas toujours les codes. Car Clément est toujours lié à sa cité du 93, où il retourne voir sa mère et sa sœur, mais où il croise surtout les « gratteurs » qui veulent récupérer un peu de son succès, comme si le quartier était responsable, au fond, de son album de platine. Se trouve ici l’idée d’une impasse dont Clément ne sortira jamais vraiment, comme un grand écart impossible à accomplir. A l’image également de son histoire naissante avec Louise, sorte d’icône pop à la Angèle, qui a du mal à voir le rap comme un univers compatible à sa propre image. Deux mondes qui se draguent mais peinent finalement à pleinement s’apprivoiser. Trop sauvage, trop street.

On sent que le cœur de Gastambide bat pour ces artistes, pour les humiliés, pour ceux qui ont la flamme et veulent la partager. Sa vision des directeurs artistiques, marquée par une scène d’humiliation en studio, ne laisse que peu de place au doute. Véritable fan de rap, il donne à son personnage principal des influences et inspirations (NTM, Busta Flex…) qui trahissent finalement l’auteur, les jeunes rappeurs n’étant plus vraiment connectés à l’histoire du rap. Il n’est ainsi pas étonnant de le voir se donner le rôle du producteur-chef d’orchestre à succès (une sorte de Skread), faisant le lien entre deux mondes, celui des artistes (le quartier) et celui des maisons de disque. Il est le relais, le confident, le faiseur de tubes, celui qui comprend les logiques propres à chacun. Pas si éloigné de son travail de réalisateur, celui qui aura filmé la banlieue depuis ses débuts officiels avec Les Kairas (2012).

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@Mika Cotellon

Avec ses deux premiers films, Gastambide aura donné à la banlieue deux comédies décomplexées, peut-être les plus réussies sur le sujet (malgré beaucoup de limites), trouvant la distance quasi idéale entre un hommage à des codes, des références et leur envers ironique, presque cruel dans sa peinture de loosers-tchatcheurs, prêts à tout pour ne pas perdre la face. Le monde du rap est un monde cruel, et il est dommage de voir Gastambide s’aventurer dans des codifications de série aussi sérieuses, où il peine à se mettre à la hauteur de ses inspirations. Comme ses personnages (et comme les rappeurs), Franck Gastambide est fasciné par Gomorra et ses acteurs, et plonge tête première dans du polar low cost là où son sens de l’absurde et de sa compréhension des codes du rap auraient pu donner un cocktail explosif de comédie rentre-dedans. Un fantasme dont il a conscience en prêtant au personnage de Mastar l’idée d’un clip en Colombie avec l’acteur de la série Narcos

Continuellement accrochée à ses arcs narratifs, pas toujours passionnants, Validé finit par plonger dans le sensationnel, ne laissant place qu’au drame et au thriller, recherchant le frisson de la caution « grande série ». Or, on sait que la comédie est un formidable moteur de série, et on ose à peine imaginer le résultat si Gastambide avait retrouvé l’inspiration de la première demi-heure de Pattaya, petit concentré de ce qu’il peut faire de mieux. Restent ici et là quelques bonnes idées, parfois anecdotiques, comme cette scène où Clément, croyant rejoindre sa nouvelle conquête pour une folle nuit, finit par tomber chez elle sur ses amis et son petit copain, joué par Gringe, qui veulent juste lui acheter de l’herbe. Une vraie idée, simple et drôle, qui marque à ce moment là l’impossibilité pour Clément d’aller au-delà de son statut, utilisé cyniquement, comme le ferait une maison de disques. Reste surtout la présence d’Hatik, formidable idée de casting, sa virtuosité donnant toute la sève des dix épisodes. On aurait aimé voir plus de séquences s’intéresser au rap, à la création pure, tant le rappeur attire la caméra par sa fougue physique et son débit possédé. Une ellipse viendra pourtant effacer la conception du premier album, sacrifié pour des péripéties de vengeances et de coups bas…

Validé était une promesse, le signe d’une évolution des tendances et la confirmation que le rap est devenu une place forte en France. Il faut reconnaitre à Franck Gastambide une certaine efficacité pour avoir pris les devants et offrir ainsi au grand public une série dans l’air du temps. Malheureusement, comme pour Taxi 5, le réalisateur souffre d’une trop grande déférence envers son sujet, coinçant la série dans un entre-deux qui finit par plomber le ton et l’équilibre de l’ensemble. On pourrait mêler le destin de Gastambide à celui de son personnage principal, accédant au succès par la petite porte, encore émerveillé par ses idoles. Le paradoxe d’un cinéaste qui, même après avoir connu le succès, cherche encore à être validé.