Ka – Descendants Of Cain

Mai 2020

Ka

Descendants of Cain

Note :
L’art de faire d’une pierre deux coups. Avec Descendants of Cain, Ka apporte une nouvelle pièce majeure Ă  une discographie dĂ©jĂ  saisissante. Par la mĂŞme occasion, il contribue activement Ă  l’anthologie d’une scène underground toujours plus prĂ©gnante.

Sans crier gare, Kaseem Ryan alias Ka s’approche du statut de rappeur culte. La trajectoire fascinante de son Ĺ“uvre l’atteste, le MC de Brownsville est d’une espèce rare. Il est de ces artistes qui ont su se crĂ©er un espace, le possĂ©der et en hanter un peu plus chaque recoin. Dans son cas, le phĂ©nomène s’est produit au grĂ© d’un dĂ©pouillement musical croissant et d’une écriture, oĂą chaque mot compte. Sa voix au grain si particulier, est a l’Ă©vidence marquĂ©e par le poids des annĂ©es.

Enfin, son souffle est celui d’un ancien qui en a beaucoup trop vu. Et pour cause, Ka exprime ce que jamais il n’aurait voulu savoir écrire. Ce qu’il n’aurait jamais voulu vivre, voir, souffrir, puis intégrer.

« Every sentence is pain » (Solitude Of Enoch)

Introspectif, cĂ©leste, pĂ©tri de stigmates, le MC consigne un rĂ©giment d’images qu’il nous a dĂ©sormais habituĂ© Ă  mettre en relief, Ă  grand recours de rĂ©fĂ©rences culturelles. Après avoir regardĂ© du cĂ´tĂ© des SamouraĂŻs, puis du mythe d’OrphĂ©e, Ka s’est inspirĂ© d’un passage de la Bible. Pour son nouvel effort, il prĂŞte une nouvelle descendance Ă  CaĂŻn, fils d’Adam et Eve, qui pris d’une jalousie meurtrière assassina son frère cadet Abel, lequel avait reçu un regard favorable de Dieu sur ses offrandes. CaĂŻn fut alors condamnĂ© Ă  l’errance sur terre.

« I live this vivid shit, I ain’t that creative » (Land of Nod)

Avec la solitude d’Hénoch, celle d’un fils de fratricide, Ka parcourt un Brownsville devenu royaume des ombres, peuplée de silhouettes qui se dépêchent de mourir où de perpétuer le crime originel. Toutes ces ombres transpirent le souvenir douloureux des ghettos new-yorkais des années 80, frappées par l’épidémie du crack. Au milieu d’elles, un homme dissimule un flingue encore fumant entre les mains de son gamin. Lorsque que Ka mentionne dans « Patron Saints », le moment qui lui a fait prendre « des années en un jour », il cristallise le poids d’un triste héritage. La transmission d’une forme de violence irrespirable et d’un savoir, celui de l’école de la rue venant directement des aînés, des figures paternelles, livrées à une interprétation sanguinaire de la loi du talion (Old Justice).

Aucun Ĺ“il, sinon  ceux animĂ©s  par un  agenda,  ne saurait considĂ©rer  cette violence comme un simple Ă©tat de fait oĂą comme une rĂ©alitĂ© qui se serait engendrĂ©e d’elle-mĂŞme. En expulsant sa douleur, Ka se tache de rappeler qu’elle est nĂ©e d’une consĂ©quence. En substance, il rĂ©vèle que dans le sang qui coule, de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration, se cache l’encre d’une structure, l’encre d’un système.

« The system only leaned on us, never showed us lenience » (Sins Of The Father)

Ce système dont le dessin semble appelĂ© Ă  faire des vainqueurs et des vaincus, poussant bien souvent les derniers dans des zones dĂ©laissĂ©es pour qu’ils y demeurent comme dans un panier de crabes. Comble des combles, c’est le mĂŞme système qui se tient derrière les contrats tendus au premier jeune jugĂ© « suffisamment » talentueux pour sortir de la misère sociale… oĂą pour engraisser la machine. On lèche, on lâche, on lynche, et derrière le rideau des success-stories, on compte bien plus de casse, d’autodestructions encouragĂ©es et d’explosions en plein vol.

En choisissant la totale indépendance Ka se tient loin de ce modèle. Une vision qu’il partage avec Roc Marciano, le frère d’armes, auteur d’une caméo brillante, le corps gonflé d’orgueil, un ange à chaque épaule, oscillant vers l’un comme vers l’autre, avec la même intensité. Le voir apparaître sur l’intitulé « Sins of Father », tient de l’heureuse coïncidence lui qui ouvert la voie il y a dix ans avec Marcberg à tout un pan du rap underground esthétique et résolument élitiste.

« Who knew to finish findin’ me, I had to find you » (I Love)

L’apparition de Marciano offre un sursaut salvateur dans un album autrement frappĂ© du sceau de la malĂ©diction. Comme si, de la naissance au retour dans la poussière, Ka et les siens allaient tourner sur eux-mĂŞmes, encerclĂ©s par le vice et pĂ©tris d’un sombre paradoxe. Celui d’une oisivetĂ© meurtrière qui voit une communautĂ© espĂ©rer une pluie ne venant d’aucun ciel, mais qui est racine de tout les maux.

De fait, pour faire front et surmonter, Ka doit regarder dans d’autres allĂ©es. En lui-mĂŞme, vers un havre oĂą ses yeux peuvent s’arrĂŞter sans accroc sur les visages de son épouse, Mimi ValdĂ©s, de sa mère, et de Kev, l’ami d’enfance parti trop tĂ´t avec qui il formait un duo du nom de Nightbreed.

Aussi, dans l’ultime titre de l’album, il dédie un couplet à chacun d’eux, qu’il ponctue à chaque fois d’un poignant « I love ». Cette formulation désarmante, débordante d’émotions, et pleine de pudeur à la fois, laisse transparaître combien aimer et être aimer en retour, a permis à Kaseem Ryan de survivre, de se maintenir, puis de s’élever. Dans le tableau qu’il dresse, l’amour est peut-être le seul sauveur d’une descendance maudite.


Ce portrait est une contribution libre d’Alfred Dilou. Si vous souhaitez, vous aussi, tenter d’ĂŞtre publiĂ© sur le site, envoyez-nous vos propositions d’article via notre page de contact.