The Doppelgangaz, dix ans d’excellence dans le game

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The Doppelgangaz, dix ans d’excellence dans le game

L’annĂ©e 2018 marque les dix ans du premier projet des Doppelgangaz.

Dix ans aprĂšs leur premier projet, que sont devenus les Doppelgangaz, duo loufoque et crĂ©atif ? Travail acharnĂ©, renouvellement, simplicitĂ© et qualitĂ© ont Ă©tĂ© les maĂźtre mots des deux amis d’Orange County (Etat de New York) d’annĂ©es en annĂ©es. Retour sur leur carriĂšre, leur succĂšs d’estime, et ce qui a fait leur force et leur particularitĂ© au fil des albums.

From 2008 til’ infinity

Matter ov Fact et EP sont des amis d’enfance originaires d’Orange County, un coin un peu perdu et isolĂ© de l’Ă©tat de New York. Ils dĂ©cident de se lancer dans le rap au cours de leur adolescence au dĂ©but des annĂ©es 2000. Ils forment alors le groupe Fab Nickels avec des amis. Les deux futurs Doppelgangaz montrent dĂ©jĂ  leurs talents au micro et leur propension Ă  jouer avec les mots et les thĂšmes. Toutefois, l’aventure ne durera pas, et aprĂšs deux albums Mark Our Words (2006) et The No Budget LP (2007), le groupe se sĂ©pare.

Pas dĂ©cidĂ©s Ă  s’arrĂȘter lĂ , MoF et EP dĂ©cident de former un duo et sortent leur premier opus en 2008. The Ghastly Duo EP, un projet « introducteur » sorti gratuitement sur MySpace (eh oui, les moyens de l’époque). Ambiance plutĂŽt boom bap, ils commencent Ă  dĂ©velopper un son et une attitude qui deviendront leur marque de fabrique.

S’en suit une incroyable Ă©popĂ©e de 10 ans au cours de laquelle les deux rappeurs loufoques vont sortir prĂšs d’un projet par an, qu’il s’agisse d’albums, d’EP ou mĂȘme de projets instrumentaux. Les dĂ©buts seront un peu difficiles, et c’est Ă  partir de l’album Lone Sharks (qui figure dans notre liste des 100 meilleurs albums des annĂ©es 2000) que la mayonnaise commence Ă  prendre. Les deux compĂšres ont trouvĂ© leur style, leur identitĂ© musicale, lyricale et visuelle. Une carriĂšre trĂšs prolifique jusqu’ici et pourtant le succĂšs demeure encore modeste, mais il semblerait que la situation convienne bien aux deux principaux concernĂ©s.

Artistes complets et innovants

L’une des particularitĂ©s des Doppelgangaz, c’est leur isolement dans le milieu du rap mais aussi leur grande polyvalence. Ils produisent eux-mĂȘmes leurs albums et ne font jamais (ou presque) appel Ă  des producteurs extĂ©rieurs, ce qui leur assure une certaine homogĂ©nĂ©itĂ© dans leurs opus. Les productions sont variĂ©es et s’appuient sur des samples piochĂ©s dans le monde entier (petit cocorico, les deux larrons ont samplĂ© Aznavour et Françoise Hardy).

La production Ă©tant d’ailleurs l’un des atouts du Doppel, ils n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  sortir leur sĂ©rie de projets instrumentaux intitulĂ©e Beats for Brothels. Pas un seul featuring sur leurs projets, si ce n’est sur quelques refrains, et des lyrics toujours affĂ»tĂ©s. Cela montre que les deux compĂšres ne cherchent pas Ă  s’appuyer sur les co-signs de quelques pairs plus cĂ©lĂšbres pour gagner en popularitĂ©, au contraire, ils continuent de proposer un rap de qualitĂ© Ă  chaque nouvel album. Enfin, le duo rĂ©alise Ă©galement ses propres clips, et a rĂ©ussi au fil des ans Ă  se crĂ©er une patte, un rendu particulier qu’on retrouve dans chacune de leurs vidĂ©os.

Le risque de tout faire soi-mĂȘme, c’est de vite tourner en rond, or ce n’est pas le cas de Matter ov Fact et EP. Les deux lascars n’ont cessĂ© de se renouveler au fil des projets sans pour autant suivre les tendances en place dans le rap. C’est aussi cette particularitĂ© qui fait d’eux un groupe Ă  part et probablement aussi ce qui explique leur manque d’exposition dans les mĂ©dias. Difficile de les mettre dans une case ou de leur attribuer un style, une Ă©tiquette. Si les premiers albums 2012 : A New Beginning et Lone Sharks montraient un style assez classique, orientĂ© boom bap, on a senti Ă  partir de Hark une volontĂ© d’expĂ©rimenter de nouvelles sonoritĂ©s, de nouveaux flows. Si les dĂ©buts Ă©taient plutĂŽt calmes, « lay-back », on voit apparaĂźtre Ă  partir de ce troisiĂšme opus des titres aux allures de banger. Il y a cependant des Ă©lĂ©ments qui sont restĂ©s inchangĂ©s au fil des ans, notamment la structure des albums (gĂ©nĂ©ralement assez courts, parsemĂ©s d’interludes instrumentaux en fin de titres), ainsi que celle des morceaux (un couplet chacun et un refrain souvent « chanté »).

Black Cloak Lifestyle

Le rap des Doppelgangaz est marquĂ© par ce « Black Cloak Lifestyle » qu’ils ne cessent de promouvoir. OrnĂ©s de leurs capes noires (qui servaient Ă  cacher leurs vĂȘtements cheap au dĂ©part selon les dires des deux acolytes), ils s’adonnent Ă  toute sorte de frasques. L’humour joue un rĂŽle important dans les textes des natifs d’Orange County, un humour qui transparaĂźt aussi bien dans les textes Ă  travers des jeux de mots, que dans leurs clips comme peu le montrer le titre « Schemes ».

Bons vivants et gastronomes accomplis, la nourriture est l’un des sujets de prĂ©dilection de nos deux rappeurs. Cabernet, fondue, fromages en tout genre, junk food, les rĂ©fĂ©rences culinaires n’en finissent plus de bourgeonner dans les textes, au point d’y consacrer un morceau complet sur l’album de Marco Polo, « R U Gonna Eat That ». Autant de plats qui viennent garnir les publications du compte Instagram du duo.

L’autre « passe-temps » prĂ©fĂ©rĂ© de Matter Ov Fact & EP concerne la gent fĂ©minine. Presque tous les projets du duo contiennent leur petit ode Ă  la femme sans discrimination aucune, des morceaux souvent trĂšs dĂ©calĂ©s, Ă  l’image de « Like What Like Me », « Rox Wid Her », « Strong Ankles » qui font l’Ă©loge des femmes de forte corpulence ou celles qui ont des maladies en tout genre.

See it don’t matter if a chick got hepatitis type B
Or gingivitis, scabies behind her right knee

Enfin, de nombreuses rĂ©fĂ©rences culturelles viennent fleurir les textes des Doppelgangaz, qu’il s’agisse d’acteurs, de basketteurs, de vĂȘtements, de jeux vidĂ©os ou mĂȘme de rĂ©fĂ©rences historiques, Matt & EP utilisent tout cela au service de leur musique pour illustrer leurs propos et souvent crĂ©er des phases amusantes.

La force de l’esthĂ©tique

La dimension esthĂ©tique joue un rĂŽle important dans la musique des Doppelgangaz. Cela s’observe tout d’abord dans leurs textes. Ils n’hĂ©sitent pas Ă  tronquer les mots, jouer avec l’argot ou les terminaisons afin de faire rimer les mots de façon originale et toujours dans cette recherche de l’amusement. Un effort fourni sur chaque morceau qui semble pourtant relever du naturel puisque c’est le cas depuis leurs premiers morceaux.

L’esthĂ©tique transparaĂźt principalement dans leurs clips. RĂ©alisĂ©s par leur propres soins, souvent tournĂ©s dans des endroits isolĂ©s, les vidĂ©os mettent l’accent sur des espaces naturels. Cela renforce l’idĂ©e que Matter Ov Fact et EP sont seuls dans leur catĂ©gorie et qu’ils se soucient peu de l’appui de leurs pairs. Les clips mettent rĂ©guliĂšrement en scĂšne des situations incongrues, forcĂ©ment en lien avec les lyrics complĂštement dĂ©calĂ©s du morceau.

Cette esthĂ©tique, c’est aussi bien sĂ»r celle des covers et packages d’albums. Si les photos restent parfois simplistes, elles s’inscrivent dans le mĂȘme univers que leurs clips. Depuis plusieurs projets, les shootings sont rĂ©alisĂ©s par le photographe Alexander Richter qui parvient Ă  capturer l’essence du duo et leur brin de folie pour retransmettre ceci en image.

AprĂšs dix annĂ©es de prĂ©sence dans le rap et une discographie plus que solide, les Doppelgangaz mĂšnent toujours leur petit bonhomme de chemin en solitaire en se prĂ©occupant uniquement de produire une musique de qualitĂ©. Ils ont rĂ©ussi Ă  fĂ©dĂ©rer une fanbase solide aux quatre coins du globe, la « Shark Nation » (suite Ă  leur album Lone Sharks) avec qui ils Ă©changent (sur le net ou lors de concerts) et dont ils prennent en compte les remarques. Le duo le plus comique du rap indĂ© aura rĂ©ussi Ă  s’imposer comme gage de qualitĂ© en s’efforçant de proposer une musique qui Ă©volue avec son temps.

AprĂšs Dopp Hopp en 2017, les Doppelgangaz ont fĂȘtĂ© leur dix ans d’existence dans le rap avec un nouvel album intitulĂ© AAAAGGGHH, toujours aussi qualitatif avec son lot de trĂšs bon titres (« Mootah Feekah », « Fajita Effect », « Surveillance »). Matter Ov Fact & EP ne comptent pas ralentir le rythme puisque le quatriĂšme volet de la sĂ©rie Beats for Brothels est en prĂ©paration.