Danny Brown – uknowhatimsayin¿

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Danny Brown – uknowhatimsayin¿

Attendu depuis quelques mois, Uknowhatimsayin¿, l’album au titre composé de hiéroglyphes, est enfin entre nos mains. Ce nouveau petit bijou nous est concocté par Danny Brown, figure représentant la ville de Détroit dans ce qu’elle a de plus atroce. Après nous avoir fait traverser des sentiers étroits dans Atrocity Exhibition en 2016, le rappeur semble à présent avoir bonne mine affichant un sourire large jusqu’aux oreilles.

Confortablement installé sur son perchoir à visualiser les dépouilles de ses ennemis, Danny semble ne plus avoir grand-chose à prouver au rap. Pourtant, cela ne l’empêche pas de travailler chaque projet avec minutie. Et il ne déroge pas à la règle en se payant le luxe d’avoir Q-Tip comme producteur exécutif. A l’écoute de ce nom, nombreux d’entre vous comprendront que les synthétiseurs à la Carpenter ou les batteries torturées ne seront pas de la partie, laissant place à des expérimentations toutes autres, empreintes d’un certain classicisme. Mais pas de quoi s’affoler pour les invétérés de sonorités futuristes à la Dej Jux car on se laisse vite happer par cette douce, mais pas si tranquille, épopée de Brown.

The Rocky Horror Picture Show

Une ligne de batterie conventionnelle introduisant les premières secondes du disque, et voilà que Danny vient déposer quelques mots pour nous informer qu’il revient d’entre les morts. Alors que son voyage dans l’enfer des damnés l’avait laissé six pieds sous terre, il aura réussi à s’en extirper en rivalisant avec le rire grinçant du diable qui lui donnera une dernière chance auprès des mortels. En effet, l’objectif d’Uknowhatimsayin¿ est de prendre la forme d’un stand-up musical qui se manifeste à travers ses lyrics. Rien de si étonnant lorsque l’on sait à quel point il manie un humour tacheté de sarcasme et de provocation. Que ce soit sous des métaphores arrogantes ou des euphémismes désolants, il confronte l’audience à sa réalité si effroyable que seul le rire en est l’exutoire.

Been through so many raids, we treat that shit like it’s a fire drill

Pour sa mise en scène, Danny met de côté les productions criardes afin de se concentrer sur des boucles plus minimalistes, laissant à sa voix un large espace pour s’exprimer avec clarté. Sans s’éparpiller autant que ses anciens projets, il concentre des influences new-yorkaise et anglaise sous 11 pistes habilement disposées pour que nous ne puissions pas nous perdre en route. La preuve avec « Change Up », introduisant l’œuvre, et qui vient faire office de rétrospective sur lui-même, son personnage et son passé. Ses neurotransmetteurs circulent avec aisance, n’étant plus distraits par les drogues, pour nous livrer une pensée structurée.

Cette moralité sur la vie, Brown nous la raconte sous diverses formes notamment avec l’allégorie de la « machine à laver » dans « Dirty Laundry ». Une vie passée à nettoyer ses échecs, utilisant une large gamme de détergents afin d’aboutir à un costume blanc sans la moindre tâche. Après cela, rien de surprenant à le voir rayonner sur « Best Life ». Un titre qui marque au fer rouge la mort de son existence antérieure. Ici, le sample voluptueux et remplit d’amour de Tommy McGee vient épouser les cordes vocales du rappeur pour un dernier au revoir à la ville mécanique de Détroit afin de rejoindre de magnifiques parterres de fleurs sur la rive d’en face.

Mais The Beast résiste, niché au plus profond de son corps. Les fantômes qui encombrent encore l’esprit du rappeur subsistent au détour d’une poignée de lignes. Toujours un peu de Xanax dans sa poche, il s’octroie quelques danses avec diable, représentation des vestiges d’antan. Les guitares acidifiées de « Savage Nomad » sont là pour nous le rappeler, appuyées par un flow mitrailleur qui nous est si familier.

Black Dynamite

Si son débit de parole se veut plus immuable, montrant cette quête vers la stabilité, il s’entoure d’un large panel d’artistes venus varier les plaisirs. Toujours à l’affût de nouveaux talents, on y retrouve JPEGMAFIA, l’inclassable, imitant la voix de Pharrell sur « Negro Spiritual », puis Run The Jewels, les vétérans indémodables pour le blockbuster « 3 Tearz » ou encore la voix cristalline de Blood Orange sur le refrain vaporeux de « Shine ».

Q-Tip, lui, siège en tant que maître de cérémonie sur l’album, il reste loin des manettes en ne produisant finalement que trois pistes. Son rôle est de cisailler les productions habituelles de Brown pour y incorporer des instruments plus « nobles » entre deux bruits distordus. Et ce résultat n’aurait pu aboutir sans le producteur anglais Paul White à l’empreinte psychédélique ainsi que Standing On The Corner, les potes sans visages d’Earl Sweatshirt amenant un boom bap déconstruit.

Mais n’oublions pas que Danny a juste envie de s’amuser. C’est surement pour cela qu’il enchaîne comparaisons et métaphores en déballant toutes les références qu’il a gobé lors de ces dernières années. Parfois un peu controversé en comparant les rappeurs à des pasteurs pédophiles, des fois imprévisible en rendant hommage à Mr. Serv-On de No Limit ou bien provocateur à propos des jumelles toxicomanes Olsen. Le tout est recouvert d’un humour gras et parodique qui tire ses inspirations dans la Baxploitation. C’est-à-dire un filtre de caricatures, grossissant les traits pour donner un esprit nanardesque au show.

Et c’est peut-être ça Uknowhatimsayin¿, un tonton Brown qui s’extirpe de ses névroses pour devenir un personnage à la recherche de tranquillité. Après tout, ne verriez-vous pas notre rappeur au coin du feu, assit dans un fauteuil club en cuir, vêtu d’un pull en laine, une verveine à la main, contant aux générations futures des leçons de vie entrecoupées de son rire aigu (d’ailleurs, il semblerait qu’il a déjà pris ce rôle à cœur en créant sa propre émission sur Vice) ?

Outre cet interlude, le natif de Détroit prouve qu’il détient un parcours sans faux pas, en constante évolution. Alors se présente devant nous un album plus condensé pour profiter d’une écoute en ligne droite, mais qui grouille de petits détails sonores incongrus. Sans perdre de sa splendeur ou de sa personnalité, il propose une œuvre cohérente dans sa carrière déjà bien entamée. Lorsque le rideau rouge coquelicot retombe sur le sol verni et que nous quittons la salle, c’est avec une grande satisfaction, déjà prêt à racheter un ticket pour un deuxième tour.