Kendrick Lamar – DAMN.

Avril 2017

Kendrick Lamar

DAMN.

Note :

Ils sont trĂšs nombreux Ă  ĂȘtre pĂ©tris de talent et nombreux aussi Ă  ĂȘtre suffisamment inspirĂ©s pour faire Ă©voluer les rĂšgles du jeu. Mais arrĂȘtez tout : Kendrick Lamar a rappĂ© DAMN. Et il a encore frappĂ© trĂšs fort. All hail the King.

​Au moment oĂč les premiĂšres pistes pour la chronique sont jetĂ©es vite fait sur nos notes, l’incertitude rĂšgne encore quant Ă  savoir si DAMN. sera suivi d’un second volet. A priori, pas dans l’immĂ©diat mais on ne sait jamais avec TDE et sa communication disruptive. Cela dit, cette folie qui a contribuĂ© Ă  faire du week-end pascal une longue attente en dit long sur la rĂ©ception du nouvel opus de Kendrick Lamar : Ă  peine sorti, les fans en redemandent. D’autant qu’on ne peut pas dire que King Kendrick soit discret : sans ĂȘtre omniprĂ©sent, chacune de ses apparitions en featuring, sur des morceaux de son crĂ», ou mĂȘme ses opus surprises (i.e untitled, unmastered. par exemple) sont des petits biscuits dont se dĂ©lectent les fans de hip-hop et font marcher la machine Ă  rĂȘve des rĂ©dacteurs du monde entier.

Amateur d’albums concept, le talent de KL sait emporter ses fans et s’exporte au delĂ  du hip-hop. On le sait depuis longtemps mais sa constance Ă  proposer des albums de qualitĂ© et Ă  chaque fois diffĂ©rents est remarquable. D’autres ont su le faire avec succĂšs (on pense Ă  Kanye West du temps de sa splendeur et avant que l’overdose de flatteurs ne vienne finir de lui pĂ©ter l’esprit) mais ce qui frappe avec Lamar, c’est qu’il semble garder la tĂȘte sur les Ă©paules, construire son message et rappeler qu’en tant qu’artiste, il a un rĂŽle social et politique qu’il assume. Quand dans DAMN., il Ă©voque sa famille, sa foi, ses racines et rĂšgle ses comptes Ă  ses contempteurs amateurs de Trump (dĂšs le second morceau « DNA. »), il met la barre d’autant plus haut que sa technique « rappistique » est impeccable. Il avait d’ailleurs fait une piqĂ»re de rappel quelques jours avant la sortie de cet album quand il annonçait dans « The Heart Part 4 » et la sortie de DAMN. (dont le titre n’Ă©tait pas connu) et son aisance Ă  caler son flow sur un beat naissant au dĂ©tour d’une mesure. Techniquement extrĂȘmement difficile, le coup est rĂ©alisĂ© avec brio.

Kendrick Lamar – « The Heart Part 4 »

Mais concrĂštement, qu’est ce qui fait la sĂšve de ce LP? Encore diffĂ©rent de To Pimp A Butterfly qui explorait les frontiĂšres du jazz et leur donnait de nouvelles notes de noblesse par leur popularitĂ©, les sonoritĂ©s de DAMN. sont plus hip-hop, avec des productions impeccables et plus sombres aussi.

Il faut dire que la barre Ă©tait haute mais que les pensionnaires de la House Of Pain de Compton ont du savoir-faire. Sounwave, les Digi+Phoniks, DJ Dahi et mĂȘme Kaytranada ou James Blake sont crĂ©ditĂ©s sur cet opus au rendu de grande qualitĂ©. Si la musicalitĂ© est plus sombre et parait moins riche (en termes d’influences), les audaces stylistiques sont lĂ  et la proportion de morceaux qui suggĂšrent des changements de rythme est impressionnante. Dans la lignĂ©e de ce que rĂ©vĂ©lait « The Heart Part 4 » d’ailleurs, « Element », « XXX » et le gĂ©nial « Duckworth » (pour ne citer qu’eux car la liste est plus longue) ne laissent pas tranquille les nuques des auditeurs. A tel point que ce choix artistique peut dĂ©stabiliser et parfois frustrer l’auditeur sĂ©duit par un beat et un flow dont la beautĂ© aurait mĂ©ritĂ© davantage d’exposition (un morceau de 5  minutes avec le beat introductif de « Element » n’aurait pas Ă©tĂ© pour nous dĂ©plaire, avouons-le).

Kendrick Lamar – « ELEMENT. »

Si DAMN. s’impose comme une vĂ©ritable oeuvre d’art, c’est que sa lecture peut (et doit!) se faire Ă  plusieurs niveaux. L’auditeur heureux de King Kendrick doit souffrir de synesthĂ©sie s’il veut pleinement apprĂ©cier la prose de son champion. Pourquoi? Simplement parce que le spectre des influences et des messages diffusĂ©s par cet opus est plus large qu’il n’y parait. D’abord, au niveau pictural, oĂč l’on se laisse porter, dĂšs l’entame par « BLOOD. » dont la composition lente et symphonique pourrait illustrer une scĂšne clĂ© d’un film de Tarantino. Toujours en lien avec l’image, la beautĂ© des clips et leur audace est saisissante et sert Ă  merveille le propos des morceaux en question.

Kendrick Lamar – « HUMBLE. »

L’artwork aussi, dont l’esthĂ©tique est discutable, mais qui fait Ă©cho au cĂŽtĂ© christique prĂȘchĂ© par Kendrick Lamar dans cet opus. C’est d’ailleurs un aspect central de cet album. Sorti un Vendredi Saint et entraĂźnant les rumeurs les plus folles quant Ă  la sortie potentielle d’un second volet le jour de PĂąques, les paraboles avec les Évangiles sont trĂšs prĂ©sentes. La femme aveugle rencontrĂ©e par Kendrick dans « BLOOD. » qui lui annonce sa propre mort, le fait que l’opus commence et se termine par la mĂȘme phrase (parabole de l’Alpha et l’Omega), les noms des morceaux qui sollicitent de nombreuses idĂ©es bibliques et bien sĂ»r les mises en scĂšnes explicites du clip de « HUMBLE. ».

Si « Kung fu Kenny » n’a jamais cachĂ© ĂȘtre pieux, cette profession de foi donne une signature artistique au projet et porte un message qui pourrait tendre Ă  dĂ©passer le verbe musical. Depuis TPAB et l’hymne des manifestations de la communautĂ© afro-amĂ©ricaine qu’il contient (« Alright »), le MC de Compton semble avoir pris la mesure de la portĂ©e de sa parole – d’abord au sein de sa communautĂ© (puis au-delĂ )- et assume son statut d’artiste comme celui d’un porte-parole. Pour pousser la comparaison et l’image jusqu’au bout, il n’hĂ©site pas Ă  se comparer au Messie.

I was born like this, since one like this
Immaculate conception
I transform like this, perform like this
Was Yeshua’s new weapon
I don’t contemplate, I meditate, […]

« DNA »

Toute proportion gardĂ©e, il s’agit bien sĂ»r d’une posture artistique, mais disons que Kendrick vient de poser lĂ , tout au long d’un album de 14 morceaux, le principe d’un « egotrip divin ». Le message porte sur l’amour, la rĂ©demption, la rĂ©silience mais aussi la combativitĂ©. Des sentiments nobles et profondĂ©ment humains. S’il ne se place au dessus de personne, nul doute que sa musique continuera Ă  toucher un large public.

AprĂšs l’acclamation critique de TPAB, tout le monde Ă©tait curieux de savoir comment la prochain projet commis par Kendrick Lamar serait accueilli. Sans donner un avis trop subjectif qui entraĂźnerait des dĂ©bats sans vainqueur, disons qu’il a encore rĂ©ussi Ă  bluffer son monde. RĂ©solument diffĂ©rent thĂ©matiquement et musicalement, on ne peut qualifier DAMN. que de rĂ©ussite. Kendrick Lamar sait faire preuve d’audace et sait accompagner son public sur ce chemin. C’est dĂ©jĂ  une performance. L’autre performance, c’est que le talent appelle le talent et quand on voit la qualitĂ© des contributeurs de ce projet, leur fiertĂ© d’en faire partie et mĂȘme les featurings aux noms presque clinquants mais parfaitement assimilĂ©s au projet (Rihanna, U2), on se dit que cet artiste tient une place Ă  part. Avec un peu d’audace, osons rapprocher son aura sur le hip-hop de celle qu’avait Michael Jackson sur la pop. La marche est encore haute et les Ă©poques et les sujets diffĂ©rents mais ses prestations artistiques remarquables sont de haute volĂ©e et nous avons la chance de voir un artiste Ă©voluer ainsi.

Face Ă  tant de compliments, il faut admettre que DAMN., si on lui reconnait peu de faiblesses, parait tout de mĂȘme moins marquant que son prĂ©dĂ©cesseur. DĂ©jĂ  parce qu’on est moins surpris par l’excellence Ă  laquelle s’astreint King Kendrick, ensuite parce que les choix de productions, moins flamboyants, marqueront peut ĂȘtre moins les esprits. Quoique, la frustration gĂ©nĂ©rĂ©e par ces morceaux oĂč se concurrencent plusieurs beats est peut ĂȘtre encore une feinte concoctĂ©e par l’Ă©toile de TDE.

Une chose est sûre : Kendrick Lamar a encore pris une nouvelle dimension et vient de faire une nouvelle démonstration de sa préséance dans le jeu. Entre annonces surprises, excellent album et clips monstrueux, nul doute que la bonne nouvelle a été annoncée : le Roi, le voilà.

Ecoutez DAMN. de Kendrick Lamar