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Absolem : “Faire de belles chansons et être content de moi”

Peux-tu nous parler de ton parcours pour les personnes qui vont te découvrir avec cette interview ? 

Moi, c’est Absolem : je suis un rappeur belge d’origine liégeoise. Je suis parti vivre à Bruxelles à 17 ans. J’ai commencé le rap dans la cour d’école. J’avais un pote qui écrivait un peu de rap, j’ai un peu pris goût à ça avec lui. On écrivait en classe des textes de clash de battle a capella. Nous étions fascinés par le film 8 Mile, puis ensuite il y a eu les Rap Contenders. Sur ce principe, nous écrivons des textes de clash pendant les cours et pendant la récréation, on se rappait nos textes en faisant des battles les uns contre les autres. Je devais avoir 11 ou 12 ans, et c’est à partir de ce moment-là que j’ai écrit ce que l’on peut appeler mes premiers textes de rap. Puis petit à petit, j’ai commencé à vouloir les rapper sur des instrus, à vouloir écrire autre chose que des textes de battle. C’est vraiment ce qui m’a donné mes premières expériences dans le rap. 

Avec ce pote et une autre personne, nous avons formé un groupe : Hesytap Squad. On a fait nos premiers morceaux enregistrés dans la chambre d’un pote avec un micro de casque, c’était du fait maison. C’est à ce moment-là, où on est beaucoup allés en open mic dans la ville de Liège. Au fur et à mesure des enregistrements, on s’est mis à faire des petits concerts. Surtout que Liège est une ville qui bouge pas mal dans le milieu underground, donc on s’est fait connaître grâce à des freestyles et des open mic. On a eu la chance de réaliser pas mal de scènes à Liège sans sortir de réel projet puis dans la Wallonie (partie francophone de la Belgique). 

Par la suite, on a fait des morceaux un peu plus pros, on a rencontré des gens qui avaient des studios. Puis un jour, on a décidé de se professionnaliser un peu plus et de monter plus souvent sur Bruxelles. Phasme nous avait remarqués et nous a proposé de produire un EP. On a donc réalisé notre premier EP produit par Phasme, enregistré dans un studio professionnel chez lui. C’est de là que tout a commencé. La connexion Phasme et Bruxelles m’a fait comprendre qu’il y avait quelque chose à faire dans le rap. 

Tu t’identifies directement à Liège, ta ville d’origine, c’est important pour toi de garder le lien avec cette ville dans laquelle ça bouge pas mal au niveau de la scène rap ? 

À fond, c’est super important pour moi ! C’est un peu différent qu’en France avec Paris qui est la capitale, mais à Bruxelles, on retrouve aussi le même dynamisme, les connexions…etc. Mais je reste un Liégeois. Puis Liège et Bruxelles c’est un peu comme Paris et Marseille : les deux grandes villes qui se font concurrence dans plusieurs domaines, comme le football par exemple. Puis Liège, il y a une atmosphère et un état d’esprit différent qu’à Bruxelles. Donc je suis un Liégeois à Bruxelles plutôt qu’un Bruxellois. 

Tu dis que tu as commencé le rap et que tu t’es professionnalisé en groupe, quel a été le déclic pour partir vers une carrière solo ?

J’ai passé de très bons moments avec mon groupe, mais je me suis rendu compte que ça demande beaucoup de travail sur certains paramètres. Il faut beaucoup d’organisation et la détermination de chacun était différente. Puis mon binôme était dans d’autres vibes, il avait envie de découvrir le monde donc il est parti en voyage et il avait ses propres expériences à faire. Quand le projet est sorti, il était à l’étranger et moi, j’avais envie de continuer à faire de la musique, mais c’est assez compliqué à distance. Puis après ce premier projet, j’ai rencontré un gars qui s’appelle Dee Eye avec qui ça a matché très vite. Puisqu’à ce moment, j’étais tout seul à faire de la musique, je me suis dit pourquoi pas ! En plus, dans mon groupe, je n’avais clairement pas l’esprit d’un leader et j’ai trouvé cool de commencer une aventure seul ! Il y a eu beaucoup d’aspects différents au niveau du travail : je n’avais plus qu’un refrain ou un couplet à écrire j’avais le morceau entier ! Ça m’a chauffé et le fait d’être avec Dee Eye m’a aidé à avoir une vision et des avis extérieurs. J’ai juste eu de la motivation ! 

Cette motivation t’amène à la sortie du projet Balle d’Argent ! Comment tu qualifies ce projet : c’est un album, une mixtape ?  

Franchement, je le qualifie de mixtape parce qu’il y a beaucoup de titres. Je me suis fait plaisir, il n’y a vraiment aucune concession. Ce n’est que du rap sans calculer ! Ce sont des morceaux de rap qui s’enchaînent et que je trouve tout aussi chaud les uns que les autres. 

Je ne parle pas d’album parce qu’un album correspondra à un moment de ma vie où j’aurais coché certaines cases que je dois encore cocher. Je serai plus accompli musicalement à ce moment-là. Puis pour moi, il faut arriver avec un gros concept et une histoire de A à Z pour un album. Balle d’Argent, c’est que du kiffe même s’il y a derrière un concept visuel avec la série de 3 clips. On a amené le projet d’une certaine manière avec un storytelling et un délire, mais c’est sûr que pour moi nous n’en sommes pas encore au stand d’un album. 

 

Tu nous parles de Dee Eye avec qui tu bosses depuis le début, c’est toujours avec lui que tu as travaillé sur ce projet ? 

À fond ! C’est Dee Eye qui a produit, enregistré et mixé. On fait tout ça chez nous parce qu’on vit ensemble dans une grande maison avec plein d’artistes. Donc on a fait tout ça à la maison à deux. 

C’est un binôme sans qui tu ne te vois pas faire de rap ? 

C’est clairement la rencontre clé de ma carrière. Depuis qu’on s’est rencontré, on ne se lâche plus et il apporte énormément à ma musique. Que ce soit dans ses productions ou sur les avis qu’il peut me donner sur les morceaux, et même sur l’écriture des couplets ! De plus en plus, on arrive à se faire des remarques mutuellement, on s’apporte l’un et l’autre. Il me conseille énormément, les morceaux qu’on fait ensemble sont construits sur un dialogue. Comme un match de ping-pong où on se renvoie la balle à chaque fois. Sans lui, je n’en serais pas là où j’en suis aujourd’hui et ça me fait plaisir de pouvoir partager ma musique avec lui. 

Ça se ressent sur l’énergie globale d’un projet quand les artistes travaillent main dans la main avec leur producteur ! 

Trop chaud, ça fait plaisir parce qu’il a clairement une grosse importance dans ma création. Ça permet de mettre un peu de lumière sur les hommes de l’homme. C’est sûr qu’Abso sans Dee Eye, les projets ne seraient pas les mêmes ! 

Comment avez-vous bossé sur ce projet ? Est-ce que vous avez modifié votre méthodologie de travail, ou avez-vous continué à faire ce que vous faites depuis le début ? 

On n’a pas spécialement changé de méthodologie. Plus le temps passe, et plus on est proche, et moins il y a de barrière dans ce qu’on se dit. On a atteint un stade où il n’y a plus d’égo. Donc je ne dirais pas que la méthodologie change, elle s’affine de plus en plus et elle devient fluide. Puis j’ai l’impression qu’on sait tous les deux vers où on veut aller, et cela rend les choses bien plus simples.

Tu me parlais tout à l’heure de l’aspect visuel que vous avez bossé sur le projet. Avec les textes et les 3 clips des morceaux que tu as partagé, on a l’impression qu’il y avait une mise à plat de qui tu es et de ce que tu fais. On perçoit une renaissance et un renouveau qui doit passer par un bilan. Est-ce que c’est une volonté de ta part ? 

Il y a une certaine sincérité que je n’arrivais pas spécialement à avoir quand j’ai commencé le rap. Il y a clairement une envie de montrer les choses comme elles sont, d’être sincère avec les gens et de faire des bilans de vie honnêtes. Sur l’analyse, tu es dans le bon. Les 3 clips permettent de montrer où on en est, faire un bilan de vie et c’est une sorte de mort de l’ancien Abso pour renaître sous une nouvelle forme. À la fin du premier clip, je me jette du toit, dans le deuxième c’est la transition du toit au sol, et dans le troisième je renais en loup-garou. C’est avec cette idée qu’on a amenée le projet d’une manière originale visuellement, et c’est pour cette raison que le projet s’appelle Balle d’Argent, car c’est le seul moyen de tuer un loup-garou. 

Dans ce que tu viens de nous expliquer, tu parles de sincérité, c’est quelque chose que tu avais déjà commencé sur ton dernier projet, mais que tu n’avais pas exploité entièrement. Sur ce projet, tu t’es senti libre de pouvoir t’exprimer en totale sincérité ? 

À fond ! C’est parti d’une discussion avec Dee Eye où on se demandait qui est le vrai Abso. Donc j’ai eu envie de m’ouvrir aux gens sur un petit EP histoire de voir ce que ça donne. Les retours ont été positifs et je me suis rendu compte qu’être soi-même, c’est cool. Le fait de s’assumer te rend plus cool et les gens acceptent qui on est. Il y a également des gens qui se reconnaissent, et j’ai reçu des retours différents par rapport aux sorties d’avant. Avant, je recevais des messages “ça kick, ça rappe bien !”. Avec le dernier EP, j’ai reçu des messages comme “ce morceau m’a fait du bien, je me suis reconnu” ou “ je suis dans une période difficile de ma vie et tous les matins, j’écoute le morceau “tient bon” qui me donne de la force et du courage”. Je me suis rendu compte que plein de gens se reconnaissait. Ça m’a fait du bien de faire du bien à d’autres gens. J’ai compris un nouvel aspect que la musique peut avoir sur les gens. 

C’est une nouvelle force que tu donnes à ton son ! 

Exactement ! Et franchement, cet EP de 5 titres m’a vraiment ouvert des portes, et ça m’a montré certaines vérités aussi. Donc ça m’a encouragé à continuer, à aller dans ce sens. Cette mixtape est un peu rouge et bleu. Il y a un côté rap pur et un côté introspectif et mélancolique. Et je me sens très bien dans les deux.

On ressent globalement l’affrontement entre tes ambitions – que l’on retrouve dans tes textes, ta proposition artistique et tes feats – et un côté assez sombre qui est porté par la sincérité dont on a parlé. L’équilibre entre ces deux parties crée quelque chose de cohérent sur tout le projet malgré leur opposition. 

Il y autant le côté festif de ma musique que celui qui te pousse à l’introspection et la mélancolie. Ça correspond beaucoup à ma personnalité, il y a des jours avec, et des jours sans. C’est un peu paradoxal, mais je suis un rêveur qui a les pieds sur terre. C’est-à-dire qu’il y a des jours où je suis dans des grands projets et j’ai envie d’y croire, puis il y a des jours où la réalité refait surface. Tu prends des baffes de la vie qui te rappelle toutes les choses réelles et concrètes qui font que tes pieds restent sur terre. Mais c’est important d’avoir des rêves, car le fait d’être tous les jours dans le concret et le réel peut faire mal. 

Sur ton dernier EP, l’intégralité des morceaux sont réalisés en solo, et sur ce nouveau projet il y a un bon nombre d’invités qui pourraient rendre le projet impersonnel et pourtant, ce n’est pas le cas ! 

Ça me fait plaisir que tu dises ça. J’ai 7 feats sur un 14 titres, c’est la moitié des morceaux ! Je suis content d’avoir réussi à rester dans ce que je souhaitais proposer aux gens. Le challenge était de rester dans des thèmes qui me parlent et me représentent en amenant les artistes sur ces thèmes. Je pense notamment aux morceaux avec Peet, Sheldon… Tous me correspondent sans forcément de calculs et ça fait même plaisir aux featurings qui sont venus sur le projet de faire partie de cet univers Absolem. Je suis très heureux, car toutes les personnes que j’ai invitées ont répondu présentes. Puis ce sont des gens dont la musique me plaît énormément, et ça m’a fait plaisir qu’ils jouent le jeu à fond et qu’ils soient prêts à prendre le temps de faire de beaux morceaux ensemble. Puis ce sont 7 nouveaux feat avec qui je n’ai jamais sorti de musique sur Internet même si avec certains je suis très proche donc nous avions déjà fait de la musique ensemble, mais ce n’était pas sorti. 

Ce projet est une véritable proposition artistique complète aussi bien dans les feats que dans ta proposition musicale. Est-ce que tu cherches à proposer quelque chose de nouveau ? 

J’aime le fait de proposer quelque chose qui n’est pas spécialement fait. D’ailleurs, dans les artistes qui me plaisent, je me rends compte que j’aime beaucoup les propositions originales. Puis si on rappe pour raconter les mêmes choses que tout le monde ou pour redire le journal télévisé, ça ne m’intéresse pas. J’aime lorsque derrière une proposition artistique, il y a un truc qui fait sourire les gens tout en restant fidèle à ce qu’on fait et ce qu’on aime. C’est sûr que dans la musique actuelle, il y a plein de choses dans lesquelles je ne me reconnais pas forcément, sans critiquer. Et avec Dee Eye, on est sur la même longueur d’onde. Puis aujourd’hui, l’industrie musicale – et surtout le rap – il y a beaucoup de moules et beaucoup de gens veulent y correspondre. Il y a beaucoup de tendances et nous, on n’est pas réellement là-dedans. 

Après, est-ce qu’on est vraiment original ? C’est aux gens d’en décider, ce n’est pas de notre ressort. Mais en tout cas, c’est sûr que venir rapper des choses que les gens rappent déjà, ça ne m’intéresse pas ! 

As-tu des attentes particulières pour cette sortie ? 

Te dire que je n’ai pas d’attente, ce serait te mentir. Parce que c’est un projet assez conséquent sur lequel j’ai ramené plein de copains. J’ai envie que les gens se prennent le projet en pleine face et que ça fasse parler de notre musique. Après, plus le temps passe et moins je suis touché par toutes les courses aux chiffres, aux médias et aux relais. Je m’en fou de plus en plus et j’ai l’impression que ça aide à rendre la chose pertinente. J’ai l’impression que ça permet d’être en roue libre et faire ce qui nous plaît. Donc oui, j’ai des attentes parce qu’on a travaillé dur pour ce projet, et c’est toujours cool de savourer le fruit de ce travail. Mais je ne me stresse plus du tout sur des objectifs de chiffres. On bosse beaucoup, et je pense que c’est une bonne récompense d’avoir des retours du public. J’essaye le moins possible de me projeter surtout en matière de chiffres et de réactions des gens. Mais c’est sûr que si ça se passe bien, je suis content ! Je veux juste faire de belles chansons et être content de moi, et avec ce projet, je le suis.

___

Merci à Absolem pour son temps durant son séjour parisien.

Merci à Chloé qui – à chaque fois – nous permet des entrevus de qualité.

Merci à Soazig dont le talent permet d’accompagner cette interview d’image.

Manon Virsolvy

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