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Ratu$: « Il faut vraiment penser dans la durée »

Bien qu’ayant accéléré la cadence en terme de productivité, Ratu$ n’est pas né de la dernière pluie et baigne dans le rap depuis ses 16 ans, à une époque où le foot occupait encore une place importante dans sa vie (un parcours jusqu’au niveau CFA en Belgique, au Portugal ou encore en Italie). Les aléas de la vie le poussent loin des terrains et la musique prend alors toute la place. Une période durant laquelle il fait une rencontre déterminante pour la suite. Le rappeur de Pierrefitte se rapproche en effet d’Eff Gee et, par ricochet, des membres de l’Entourage: « Cela fait plus de dix ans maintenant. Ce n’est pas un tournant tout de suite car à l’époque je ne suis pas vraiment dans la musique. On se rencontre avant tout humainement, je ne savais même pas ce qu’étaient les « Rap Contenders » à cette époque. Ce n’est que dans un second temps que je réalise que ce qu’ils font dans la musique c’est très sérieux et c’est là qu’on se rapproche vraiment. Les studios sont toujours le prétexte pour trainer, écouter. J’ai donc passé énormément de temps à cette époque à les écouter travailler et, naturellement, les choses se sont faites ainsi. »

Une intégration dans l’entourage du collectif qui se fait doucement mais sûrement grâce notamment à deux beatmakers : « C’est par le biais de JayJay et Lama que j’intègre réellement le groupe en me remettant dans le circuit même si c’est Eff qui, en premier lieu, m’incite à rapper. Tout cela intervient un an avant le premier “Couille de Loup”. C’est là que je commence à me trouver et à me professionnaliser. »

Si tu fais de la musique et que tu ne remplis pas ton frigo, laisse tomber et va travailler.

L’influence du collectif et en particulier d’Eff Gee est évidente comme l’explique le rappeur du 93: « Toute ma vie j’ai observé et écouté ce qu’ils m’ont dit, de Eff à Deen (Burbigo) en passant par 2Zer et Alpha. Ils m’ont beaucoup appris, notamment sur les ficelles du métier. C’est Eff qui est derrière moi au quotidien. Je n’ai pas vadrouillé longtemps, j’ai eu très vite la chance d’avoir les bonnes personnes auprès de moi. C’est l’humain avant tout. Je n’aurais jamais pu leur confier ma carrière si, avant tout, humainement, je savais que ce n’était pas les bonnes personnes ».

Ratu$ a délivré deux volumes de son projet TTMS en l’espace de six mois. Deux premières étapes donc, à un plan de route déjà tout tracé dans la tête de l’intéressé : « Tout est dans ma tête, le livre est déjà totalement écrit. Tous les titres de mes projets à venir, je les ai, rien n’est laissé au hasard. J’ai déjà les invités pour chaque projet, j’ai les tracklistings. Je n’attends pas les retours des gens sur un projet pour avancer, c’est une longue histoire qui va se dérouler et j’aimerais que les gens la comprennent. C’est pour ça que je pense chaque projet dans les moindres détails, je réfléchis exactement à savoir à quel moment tel featuring doit intervenir etc. L’histoire est trop longue pour se précipiter à avoir tous mes amis sur le même projet. Il faut vraiment penser dans la durée. »

Une maturité dans l’approche qui force le respect là où de nombreux artistes naviguent à vue. Le rappeur semble donc, à l’inverse, penser long terme en avançant avec plusieurs coups d’avance, un peu comme dans une partie d’échec, comme celle que jouent Eff Gee et Infinit à nos côtés durant cette interview. Une détermination et un professionnalisme dus à la fois à l’apport d’Eff Gee et de sa structure mais également par l’état d’esprit même du rappeur : « Je suis arrivé à un moment dans ma vie où je n’ai plus le temps et je ne dois rien laisser au hasard. Au sein du label Saboteurs, aucune décision n’est prise à la légère, ne serait-ce que le choix d’une photo. Nous avons cette approche ultra organisée, collégiale et professionnelle. »

D’un point de vue musical, les volumes 1 et 2 offrent un ensemble cohérent, autant dans l’équipe de producteurs ayant bossé sur les prods qu’en termes de sonorités et d’ambiances. Le projet oscille entre morceaux sombres et d’autres titres plus chill. Une diversité que l’on doit à l’équipe de producteurs aux côtés de Ratu$ : « Tous les beatmakers autour de moi sont pour moi les meilleurs et je sais exactement quoi aller chercher chez untel ou untel en termes d’ambiance. Quand je suis avec JayJay, je sais que je ne ferai jamais le même type de prod qu’avec Hi Jeffe ou encore Big Don. Parfois, j’ai même la chance de les voir collaborer sur un titre et là ça donne quelque chose d’extraordinaire. Dans l’équipe, on est nombreux donc parfois on se bat pour les prods tellement elles sont dingues. »

Dans son travail d’écriture en studio, Ratu$ s’affiche comme quelqu’un de spontané, d’instinctif. Son choix de prods se fait souvent au coup de cœur même s’il est aussi capable de se poser en studio avec un producteur pour construire un titre comme il nous l’explique : « Les deux seules personnes avec qui j’arrive à me poser en studio et avancer sur une prod c’est JayJay et Big Don. Sinon je n’y arrive pas. J’arrive en studio, j’entends la prod et ça part direct, ça m’inspire et j’écris direct dessus. C’est rare que je demande une couleur à un beatmaker. Je sais davantage à l’écoute de ce qu’il a fait. »

Regarde par qui tu es entouré et je te dirai comment tu rappes.

Dans les deux premiers volumes de TTMS, on retrouve l’allégorie du monde du travail jusque dans les titres des morveaux comme « Séminaire » ou « Curriculum ». Cet acharnement au travail, cette quête de l’excellence qui transpire chez Ratu$ ne vient pas de nul part. L’état d’esprit même du label Saboteurs est de cultiver cette notion de travail, d’ambition saine qui tire toute l’équipe vers le haut, vers l’excellence. Dans ce nouveau volume, le rappeur aborde des thèmes crus, la rue et ses business notamment, mais en profite aussi pour offrir une approche plus introspective: « Pour moi la seule chose qui compte, c’est la musique. Tu ne découvres pas un artiste via une interview. Je passe du volume 1 au volume 2 donc oui il fallait que je m’ouvre davantage en disant certaines choses. Sur « Séminaire » par exemple, je parle beaucoup de moi, sur la fin aussi dans les audios. C’était un morceau que je voulais en tant que tel et à cette place là précisément, pour boucler le volume 2. »

S’ouvrir à son public donc. Il n’hésite pas à confier ses doutes comme quand il évoque ouvertement la période où il a songé à quitter le rap dans le titre « Nombre 38 »: « Avant « vélux », j’étais à deux doigts de chela ». Le rappeur de Pierrefitte ne manque pas de lucidité : « C’était réel. La patience n’était plus là. La musique ça prend énormément de temps. Si tu fais de la musique et que tu ne remplis pas ton frigo, laisse tomber et va travailler. Quand je dis lâcher, je veux surtout dire être moins assidu au studio et faire moins de musique, plus en dilettante. Au final, depuis un an, je vis tout l’inverse. J’ai donc bien fait de ne pas lâcher. »

Un autre élément marquant chez Ratu$ est son plaisir à exploiter les rimes riches. Un véritable plaisir pour tout amateur de rap technique, là où le paysage rap francophone a plutôt tendance à s’alléger la tâche sur le sujet: “C’est notre école. Regarde par qui tu es entouré et je te dirai comment tu rappes. Avant de sortir mon premier titre, mon entourage me disait que ce n’était pas au niveau. Ils ont un level d’exigence énorme. Eff est le plus drastique, son regard sur mon travail d’écriture est sans concession et c’est ce qui me fait progresser.” Un entourage déterminant donc pour le rappeur qui se voit imposer un niveau de qualité élevé dans son écriture : “Tous les jours, je suis en studio avec mes potes et tous les jours je me prends des claques… 3010, Infinit… Ca me fait me remettre en question chaque jour et c’est très positif dans mon art.”

Je ne ferai jamais un titre avec un gars dont je n’apprécie pas la musique.

Une pression positive donc, qui fait franchir à l’artiste de nombreux paliers : “Je me suis professionnalisé, je ne calculais pas ce genre de choses avant. A présent, je suis plus vigilant sur mes rimes, sur la cohérence de l’ensemble. Je prends plus de plaisir dorénavant à reprendre des parties de textes, refaire des refrains là où par le passé, je mettais à la poubelle directement et je passais à la suite. J’écris tout le temps, j’ai tout le temps des textes de côté. C’est très rare que je parte sur une prod sans avoir aucun texte de côté. Je construis de meilleurs titres.”

Au sein de TTMS 2, on retrouve des invités presque naturels comme Deen mais d’autres plus étonnants, notamment Zamdane. Une connexion pas forcément intuitive pour Ratu$ qui possède déjà un entourage artistique riche: “La première fois que je l’ai rencontré, c’était au studio de RPTG. C’est JayJay qui nous a présenté. Il m’a parlé direct de “velux” et du fait qu’il avait apprécié le son. De mon côté, j’avais déjà écouté Zamdane qu’on m’avait fait découvrir et que j’avais trouvé très chaud. Après quelques rencontres dans des studios, on a décidé de faire un titre ensemble. Je savais aussi que Deen appréciait son travail et vice versa. De plus, les deux viennent de Marseille donc j’ai imaginé cette connexion à trois qu’ils ont tout de suite accepté. On est parti à Marseille enregistrer le titre chez Mood Record, on a passé deux jours terribles et un super morceau en est sorti avec Big Don à la prod. J’en suis très content.”

Ratu$ a les idées claires au niveau de ses invités: “Je le dis d’ailleurs dans le morceau: “J’invite qui je veux dans ma tape”, je ne ferai jamais un titre avec un gars dont je n’apprécie pas la musique. C’est un élément primordial pour moi avant toute collaboration.” Des featurings, Ratu$ en compte déjà bon nombre à son palmarès : “J’ai featé avec une bonne partie du rap français parce que je suis au niveau, les titres sont chauds. Les collaborations, c’est l’humain avant tout, c’est la seule solution pour aboutir à un titre de qualité et cohérent.” Des featurings réussis donc mais qui nécessitent un travail différent de la part du rappeur par rapport à des titres solos : “Lors d’un featuring, le travail que cela exige est plus dur que lorsque j’écris seul. Quand je travaille sur un titre solo c’est plus fluide, c’est au feeling. Avec d’autres personnes, ils seront plus regardants sur ce que tu dis etc. Donc c’est plus contraignant pour moi. Mais au final, j’arrive toujours à en tirer du positif et à en ressortir grandi.”

Ratu$ ne compte pas relâcher la pression en conservant un rythme soutenu dans ses sorties à venir, en premier lieu avec le volume 3 de TTMS même si l’actualité brûlante à venir du label Saboteurs ne lui permet pas encore d’avancer une date : “Il y a tellement de choses qui arrivent que c’est encore en cours de décision.” Pour ceux qui n’ont pas encore eu la chance de voir Ratu$ sur scène, force est de constater que l’énergie débordante du rappeur se ressent bel et bien sur scène, avec des prestations toujours de qualité: “C’est un bonheur la scène même si je ne pense pas mes morceaux pour cela. Quand je suis au studio, je pense au rap même si à la fin du titre je peux me dire que ça sera chaud sur scène mais je ne m’impose jamais ça avant de commencer à travailler sur un titre.”

Le rappeur de Pierrefitte est en train de prendre une nouvelle dimension, tant dans sa musique que dans son état d’esprit. Des étapes déjà franchies, essentielles à ce qu’il est devenu et qui devraient l’aider à franchir de nouveaux caps très rapidement. Vivement la suite.

 

JuPi

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